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Au Canada, la CBC n'était pas Charlie

19/01/2015 12:07 EST | Actualisé 21/03/2015 05:12 EDT

Tandis que les médias en France et les journaux francophones du Québec reproduisaient les caricatures de Charlie Hebdo en signe de solidarité, le réseau anglais de Radio-Canada, la Canadian Broadcasting Corporation (CBC), a choisi de tourner le dos à une valeur si chère aux démocraties : la liberté d'expression. En fait, au nom d'un soi-disant respect de la diversité, elle s'est pliée aux exigences des fondamentalistes qui sèment la terreur et elle a refusé de reproduire les dessins du magazine satirique.

Pendant que les médias du monde entier rapportaient le carnage qui avait lieu dans les bureaux du magazine parisien, à l'émission d'information The National du 7 janvier 2015, Neil Macdonald, le correspondant à Washington de la CBC, y allait de son commentaire dans lequel il sermonnait son public sur la nécessaire censure des caricatures représentant le prophète. «Bien sûr que j'aimerais bien être Charlie, mais face à la violence que provoque la représentation satirique, je me dois d'exercer mon jugement » expliquait-il en sous-entendant qu'il valait mieux ne pas jeter de l'huile sur le feu.

Pour la CBC et pour plusieurs médias de langue anglaise, reproduire les caricatures relevait de la provocation.

Le même jour où avait lieu la tragédie, la CBC publiait, par ailleurs, sur son site Internet un long article dans lequel elle reconnaissait que, si pour Charlie Hebdo toutes les religions étaient objet de satire, le périodique avait néanmoins une «une histoire controversée chargée d'offenses (sic) à l'égard de l'Islam radical» (Charlie Hebdo has controversial history of offending radical Islam).

Le dimanche 11 janvier 2015, The National poursuivait dans la même veine. Dans une analyse qui se voulait objective de son journaliste David Common, le réseau mettait l'accent non pas sur les manifestations monstres qui avaient lieu en France (et au Québec), mais plutôt sur la discrimination dont seraient victimes les musulmans français. Le journaliste martelait ainsi que les musulmans, «aliénés» et «marginalisés», étaient des «outsiders» pendant que les images à l'écran illustraient leur «aliénation», en montrant les émeutes qui avaient eu lieu dans les banlieues françaises...il y a dix ans !

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Ce prisme tendancieux qu'a adopté la CBC dans sa manière de couvrir la tragédie survenue en France m'a laissé avec une impression désagréable. Comme si la France, responsable de ce qu'elle subissait, méritait ce qui lui arrivait.

Sans doute que les musulmans de France ne font pas partie des couches les plus favorisées de la société française, je le concède. Mais sait-on que des femmes musulmanes ont occupé et occupent les plus hautes fonctions ? Que madame Rachida Dati fut ministre de la Justice et garde des Sceaux dans le gouvernement Fillion ou que madame Najat Vallaud-Belkacem est aujourd'hui ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche au sein du gouvernement Valls ?

Connaît-on un musulman ou une musulmane qui occupe aujourd'hui un poste d'une telle envergure au Canada ?

La même émission du 11 janvier donnait aussi la parole à des commentateurs qui ne tarissaient pas d'éloges à l'égard du modèle canadien qui lui, bien sûr, réussissait l'intégration des musulmans grâce au multiculturalisme et à la tolérance du Canada.

Au même réseau et toujours au National, la journaliste Nahlah Ayed, versée sans doute en langue et culture arabes, mais manifestement peu sensible à la tradition française de la satire, rapportait mercredi 14 janvier 2015 que de nombreux leaders musulmans condamnaient le dernier numéro de Charlie Hebdo tiré, comme on le sait, à 5 millions d'exemplaires et traduit en plusieurs langues. Pour illustrer son propos, la journaliste de la CBC donnait la parole à l'imam Ibrahim Mogra du Conseil musulman de Grande-Bretagne lequel affirmait, ni plus ni moins, que si Charlie Hebdo voulait vraiment se montrer conciliant, il n'aurait dû publier aucun dessin sur la couverture de son dernier numéro !

N'est-ce pas un beau message de soumission aux fondamentalismes que livre à son public anglophone, et au Québec notamment, la CBC, et ce au nom de la tolérance ?

Peut-être faudrait-il nous montrer reconnaissants au réseau anglophone de la société d'État canadienne de nous informer si bien sur le multiculturalisme et ses effets bénéfiques sur la liberté d'expression et l'esprit critique. Car les Québécois, qui se méfient avec raison de cette forme de vivre ensemble, appuyaient, il y a un an, un projet de Charte de la laïcité, dont l'esprit visait justement, au-delà des restrictions sur les signes religieux tant décriées par les adeptes du multiculturalisme, à imposer des limites aux fondamentalismes.

Mais la CBC, comme je le rappelle en détail dans mon nouvel essai, traitait d'intolérants les sympathisants de la Charte...

Victor Teboul vient de publier un nouvel essai : Libérons-nous de la mentalité d'assiégé. Dits et écrits iconoclastes (Éditions Accent Grave), est disponible en librairie partout au Québec.

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