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Pourquoi le Canada devrait-il s'intéresser aux cartels mexicains?

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L'image rappelle étrangement une scène du thriller Sicario de Denis Villeneuve. Deux fourgons aux fenêtres teintées roulent à travers les rues animées d'une ville mexicaine, suivis de près par un pickup de la police fédérale. Deux officiers armés d'un matériel complet de combat sont debout à l'arrière, surveillant le convoi.

Les passagers à l'intérieur des camionnettes, cependant, ne sont pas des agents secrets de la CIA, mais un groupe d'étudiants canadiens de l'Université de Toronto (UofT), en chemin pour une rencontre au Centre des opérations tactiques de la Police fédérale à Iztapalapa, un des quartiers les plus peuplés de Mexico.

Le mois dernier, l'UofT a envoyé dix étudiants en criminologie au Mexique pour approcher la problématique du conflit lié au crime organisé. Pendant dix jours, les étudiants canadiens ont rencontré des chercheurs mexicains, des activistes engagés dans les droits de l'homme, d'anciens directeurs du service de renseignement, des procureurs, des diplomates canadiens engagés dans la coopération bilatérale sur la sécurité et d'autres experts. Une question simple a souvent été soulevée lors des rencontres : pourquoi le Canada devrait-il s'intéresser aux cartels mexicains?

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Vince Park, étudiant de l'Université de Toronto, avec des agents des forces spéciales de la Police Fédérale mexicaine. (Photo : Annie Chen)

L'élection de Donald Trump a produit une transformation inattendue dans la structure des relations canado-mexicaine. Pour la première fois en vingt-trois ans, les autorités d'Ottawa et de Mexico ne peuvent plus compter sur le leadership des États-Unis, garant de la construction d'un pont entre les deux pays, obligeant à construire la voie d'une future coopération.

Depuis l'élection présidentielle américaine, les autorités canadiennes ont confirmé leur intention de ne pas négliger leur relation avec le Mexique. Néanmoins, si l'administration américaine actuelle se détourne de son voisin latino-américain, le Canada pourrait se voir contraint de repenser sa relation avec le Mexique, notamment concernant les thématiques sécuritaires.
Le Canada a un intérêt particulier à maintenir un Mexique stable politiquement et économiquement. Selon les données du gouvernement canadien, troisièmes partenaires commerciaux de part et d'autre, le commerce total des deux pays atteint près de 37,8 milliards de dollars en 2015. Les investissements directs canadiens sont d'environ 14,8 milliards en 2015, pour des investissements mexicains au Canada de 1,4 milliard dollars.

Plusieurs entreprises canadiennes connues, telles que Scotiabank, Bombardier et Blackberry ont amplement investi au Mexique. Leurs intérêts sont pourtant maigres par rapport aux entreprises minières. Selon Deloitte, «sur l'ensemble des exploitations minières étrangères, 73% sont canadiennes, soit 44% du total des investissements canadiens dans le pays».

Les entreprises canadiennes d'extraction et de transport de minéraux sont souvent ancrées au sein de bastions ruraux contrôlés par les cartels.

Ces compagnies sont particulièrement vulnérables aux cartels mexicains qui, de trafiquants de drogues, sont devenus des organisations offrant leur protection à travers le racket. Les entreprises canadiennes d'extraction et de transport de minéraux sont souvent ancrées au sein de bastions ruraux contrôlés par les cartels. Ces organisations criminelles taxent les entreprises, accordant le droit d'exploitation, souvent avec la complicité des autorités locales.

Mine d'or propriété de l'entreprise canadienne GoldCorp, à Carrizalillo dans l'état de Guerrero. (Photo:PEDRO PARDO/AFP/Getty Images)

Plus largement, les cartels mexicains menacent la sécurité et la stabilité de l'Amérique du Nord. Simple théorème ignoré par les acolytes de Trump, des bouleversements politiques et économiques au sein d'un État ont tendance à se propager aux pays voisins.

Dre Monica Serrano, experte en sécurité au Colegio de Mexico, institution prestigieuse de recherche mexicaine, explique: «certains problèmes sont par nature, intérêts autant domestiques qu'internationaux. Les pays touchés par ces problèmes devraient avoir un mot à dire dans la formulation des stratégies visant à y répondre.»

La montée des cartels mexicains peut entrainer des ramifications au Canada au-delà des problèmes de drogues généralement associés à eux. Les activités des cartels peuvent avoir un impact direct sur l'immigration, le trafic d'armes, le blanchissement d'argent et la cybercriminalité au Canada. Ainsi, un des plus importants domaines de coopération entre la GRC et la police fédérale mexicaine comprend des crimes impliquant l'exploitation sexuelle des enfants sur le net.

Les cartels représentent également une menace directe pour la sécurité des 1,9 million de Canadiens qui visitent le Mexique chaque année. En janvier dernier, des tireurs du crime organisé ont ouvert le feu à un festival de musique à Playa del Carmen organisé par les torontois Philip Pulitano et Craig Pettigrew. Cinq personnes ont perdu la vie dans l'attaque, dont un videur canadien. L'attaque représenterait apparemment une riposte envers les organisateurs, qui auraient refusé de monnayer leur protection auprès des Zetas, un des cartels les plus violents du Mexique.

Par l'analyse de l'impact du crime organisé sur la frontière américano-mexicaine, le Canada peut aussi anticiper et proposer des solutions aux problèmes à sa propre frontière avec ses voisins plus au sud. L'évolution du commerce d'armes illégales illustre clairement cet argument.

Ces dix dernières années, le Mexique a été inondé par le trafic d'armes illégal en provenance des États-Unis. La demande d'armes formulée par les groupes du crime organisé au Mexique, où les lois sur le port d'armes rendent l'achat légal d'armes extrêmement compliqué, a indéniablement alimenté ce commerce.

Le Canada est confronté à un problème similaire, bien qu'à une plus faible échelle. En 2005, 70% des pistolets utilisés dans des homicides à Toronto étaient des armes automatiques introduites clandestinement depuis les États-Unis. Selon les douanes canadiennes, le pays constate un accroissement continu des saisies d'armes.

Bien que le nombre de pistolets saisis par les agents canadiens ( 316 en 2015) sont loin derrière les 40 000 armes saisies au Mexique entre décembre 2012 et juillet 2016, une augmentation de la demande d'armes à feu au Canada pourrait conduire à une croissance du trafic d'armes à travers sa frontière de près de 8900 km.

Des centaines de pistolets avant d'être détruits dans une caserne à Tijuana (Photo: Guillermo Arias/AFP/Getty Images)

Finalement, les autorités canadiennes estiment qu'une solution de long terme aux problèmes du crime organisé au Mexique exige une transformation significative des institutions légales du pays. Contrairement à l'approche militaire des États-Unis dans leur combat contre les cartels, le Canada a investi dans le renforcement du système judiciaire criminel au Mexique, à travers des initiatives comme le Programme de construction de compétences anti-crime.

Le succès de ce type de projets, cependant, repose sur un fort engagement de coopérer de la part des deux États. Annie Chen, étudiante de quatrième année en criminologie, l'explique ainsi: «l'interdépendance croissante et le système international globalisé favorisent les collaborations, et les pays isolationnistes souffriront politiquement et économiquement. Le Canada ne peut pas se permettre d'ignorer les urgents problèmes de sécurité au Mexique».

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