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Pourquoi un cartel mexicain s'en prend aux organisateurs canadiens d'un festival de musique?

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La côte de la « Riviera Maya », zone hôtelière concentrée autour de Cancún, a joué un rôle insolite dans la guerre des cartels, qui fait rage au Mexique depuis plus de dix ans. La région est devenue un prix convoité par les principaux groupes criminels opérant entre Toronto et Medellín.

Plus que le point d'entrée de la cocaïne en transit pour les marchés de drogue nord-américains, la zone des caraïbes représente un empire économique illégal local hautement lucratif. D'innombrables bars, boîtes de nuit, hôtels et bordels sont exploités dans la zone. La majorité d'entre eux, prêts à payer pour leur protection, sont victimes d'extorsion pour protéger leur commerce.

La rentabilité de la région l'a transformée en un rare refuge, respecté par les maîtres du crime, l'axe Cancun-Tulum représentant un terrain neutre. La richesse de la région dépend de sa capacité à attirer les visiteurs, en particulier les Américains et les Canadiens qui dépensent plus que les touristes locaux. La violence est mauvaise pour le tourisme, et par conséquent mauvaise pour les affaires.

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Un homme et son bébé à proximité du club Blue Parrot, à Playa del Carmen (Photo: Andalou Agency via Getty)

Autre particularité de la Riviera Maya, les gangsters y investissent et y blanchissent leur argent, historiquement par l'achat et la gérance d'hôtels et des restaurants. Les chefs du crime veulent ainsi protéger leurs investissements déjà engagés. Leurs opérations dans la région respectent le principe d'un sanctuaire criminel pacifique au sein d'un conflit autrement violent. Et ce, jusqu'à maintenant...

Le 16 janvier dernier, un homme armé a ouvert le feu à l'intérieur d'une boîte de nuit à Playa del Carmen, lors d'un évènement organisé par Philip Pulitano and Craig Pettigrew, deux Torontois investis dans le festival musical annuel BMP. Cinq personnes sont mortes dans l'attaque, incluant Kirk Wilson, un videur canadien, et Alejandra Villanueva, une citoyenne américaine.

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Kirk Wilson, un Canadien, tué par balle au Mexique (Photo: Facebook/District Undergroundy)

Des banderoles peintes à la bombe ont ensuite circulé dans les médias. Signées par un membre des Zetas, ces écrits accusaient les organiseurs du festival de ne pas se plier aux règles du cartel. Le jour suivant, des hommes armés ont fait intrusion dans les bureaux du Procureur général de l'État. Quatre hommes sont morts dans la fusillade qui a suivi.

Ces actes de violence violent la pax mafiosa qui caractérisait la région, et ont nui aux intérêts des cartels eux-mêmes. Si la violence persiste, le tourisme en subira les conséquences, de même que les industries légales et illégales qui en dépendent. Comment alors expliquer ces attaques?

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Le club Blue Parrot, à Playa del Carmen, où 5 personnes ont été tuées lors d'un festival de musique (Photo: STR/Getty Images)

La pancarte dirigée contre les organisateurs du festival signifie que ces derniers ont refusé de payer le prix de la protection aux Zetas. Or, ce message est sans doute lié à un conflit territorial avec deux autres groupes rivaux : le Cartel du Golf et les Pelones.

Il est possible que les organisateurs du BMP aient payé un de ces deux groupes, supposant que celui-ci, à travers des rétributions monétaires ou par la dissuasion, protégerait le festival de la violence d'autres organisations criminelles. Les Zetas n'étaient évidemment pas satisfaits de ce règlement. En outre, cette attaque n'était clairement pas un incident isolé. L'assaut contre les bureaux du Procureur général, qui a suivi la fusillade au BMP, suggère que les autorités locales corrompues ont fait alliance avec le Cartel du Golf ou les Pelones, laissant les Zetas hors de la transaction.

Ces attaques peuvent alors être considérées comme une démonstration de force de la part des Zetas : ils veulent une plus grande part du commerce illégal de la Riviera. De façon plus inquiétante, ces actes pourraient aussi indiquer que les Zetas ont l'intention de s'approprier l'ensemble du territoire. Quelles que soient leurs intentions, leur stratégie paraît dangereuse. Si les Zetas cherchent à s'accaparer les profits générés par la station balnéaire, pourquoi détruire les conditions nécessaires à leur production?

Une explication conventionnelle suggérerait que les actions gouvernementales contre le crime organisé ont fragmenté les organisations criminelles. Source d'instabilité, il est plus difficile pour les cartels de parvenir à des accords. Sans capacité de négocier et de respecter leurs derniers contrats, les mafieux ne s'inquiètent plus de leurs intérêts de long terme, et ont recours à des mesures drastiques.

Une autre théorie plausible défend l'idée que les Zetas, vaste corporation criminelle dépassant les frontières mexicaines, peuvent se permettre d'adopter des stratégies risquées sur des sites précis. Même s'ils échouent dans leur effort de conquête de la Riviera, ou s'ils la détruisent dans le processus, ils conserveraient la majeure partie de leur pouvoir et de leur empire criminel.

Un problème persiste pourtant avec ces explications. Elles supposent que les Zetas sont une organisation cohérente et unitaire. Or, le groupe est constitué de clans imprévisibles, enclins au conflit et à la fragmentation, qui opèrent sous un seul drapeau, mais rarement avec le sens de la coordination et de la coopération. Les Zetas sont notamment connus pour concéder le droit d'utiliser leur nom à d'autres groupes criminels, ces derniers bénéficiant d'une totale autonomie dans leurs opérations.

Une troisième théorie est donc plausible, celle d'une cellule locale des Zetas qui tentent d'accroître son pouvoir et décident alors d'attaquer le festival. Les chefs des Zetas sur d'autres territoires n'ont possiblement pas été informés de l'assaut et pourraient ne pas soutenir leur franchise dans les Caraïbes s'ils considèrent que cela heurte leurs intérêts dans la zone.

Ainsi, il est important de s'arrêter sur l'origine de l'organisation. Les Zetas étaient initialement composés de déserteurs des forces spéciales de l'armée mexicaine, qui utilisèrent leur expertise pour étendre les opérations du groupe. Cependant, ces compétences ont également contribué à transformer la culture de la mafia mexicaine. Une violence hautement coordonnée a peu à peu remplacé la diplomatie du bien démodé gangster. La manière dont les Zetas pensent, échangent et opèrent est en quelque sorte plus proche d'une organisation militaire que commerciale.

Si les Zetas tentent en effet d'étendre leur présence sur la côte mexicaine des Caraïbes, l'attaque contre les organisateurs du BMP pourrait uniquement signaler le début d'un nouvel épisode sanglant dans la guerre des cartels au Mexique. C'est aussi peut-être la fin de la Riviera Maya parmi les destinations favorites des Canadiens. Seul l'avenir le dira.

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