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Santé maternelle et infantile: pour une approche basée sur les droits des femmes

15/02/2015 11:40 EST | Actualisé 17/04/2015 05:12 EDT

Ce billet du blogue Un seul monde a été écrit par Anne Delorme, coordonnatrice du Comité québécois femmes et développement (CQFD) de l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). Il résume ses propos tenus lors de la conférence « La santé des mères, des nouveau-nés et des enfants au centre des politiques de coopération internationale du Canada : bilan et perspectives » le 5 février 2015.

La mortalité maternelle et infantile frappe inégalement les pays développés et les pays appauvris du monde, et met en lumière l'écart entre les riches et les pauvres. La mortalité infantile au Canada est de 4,8 enfants par 1 000 naissances, alors qu'en Afrique subsaharienne, ce taux est de plus de 100 morts pour 1 000 naissances.

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Chaque jour, 800 femmes meurent encore de causes évitables liées à la grossesse et à l'accouchement. 99 % de ces décès ont lieu dans les pays en développement.

Les causes de la mortalité maternelle et infantile sont connues et évitables

Les femmes décèdent suite à des complications survenues pendant ou après la grossesse ou l'accouchement. Les principales causes de mortalité maternelle sont l'hypertension, les hémorragies sévères et infections durant et après l'accouchement ainsi que les avortements pratiqués dans de mauvaises conditions.

La majorité de ces décès sont évitables car on connaît bien les solutions médicales permettant de prévenir ou prendre en charge ces complications : l'accès pour toutes les femmes à un suivi pendant la grossesse, l'assistance d'un personnel qualifié lors de l'accouchement et des soins et un soutien au cours des semaines qui suivent l'accouchement. L'amélioration de la santé maternelle est également déterminante pour la santé du nouveau-né.

Au Sommet sur la santé maternelle (mai 2014), le gouvernement conservateur a promis une somme additionnelle de 3,5 milliards pour ses programmes axés sur le renforcement des systèmes de santé, la réduction du fardeau des maladies et l'amélioration de la nutrition.

Ces stratégies, mises en œuvre par les agences des Nations Unies, les ONG et les gouvernements nationaux de plusieurs pays, ont apporté des résultats tangibles, mais aucune n'est magique. Des approches intégrées et adaptées au contexte local sont indispensables.

Plus qu'un modèle de prestation de service

Vacciner les enfants, construire des cliniques, former du personnel de santé est louable, mais le problème est plus complexe. L'existence d'une nouvelle clinique ne signifie pas que les femmes pourront accéder aux services de santé qui y sont dispensés.

Il faut tenir compte de la négociation qui se fait au sein de chaque foyer. Quand les hommes prennent toutes les décisions au sein du couple et de la famille, contrôlent les ressources financières et décident de ce qui est prioritaire, bien souvent, les femmes n'ont pas accès aux ressources pour payer les soins de santé nécessaires à leur survie et à celle de leurs enfants.

La gratuité des programmes de santé maternelle est donc essentielle et enlève plusieurs barrières au suivi et aux soins de santé. Toutefois, il faut aussi prendre en compte l'existence d'un rapport de force défavorable aux femmes. Par exemple, leur mobilité peut être affectée si elles doivent obtenir la permission de leur mari pour se déplacer. Une fois dans la rue, elles peuvent être exposées au risque de se faire harceler et de subir des violences.

Les programmes en santé maternelle, des nouveau-nés et des enfants (SMNE) doivent donc adopter une démarche basée sur les droits des femmes et l'égalité entre les femmes et les hommes afin d'œuvrer à la transformation de ces rapports ainsi qu'à l'autonomisation des femmes. Elles pourront mieux ainsi reprendre le contrôle de leurs corps et prendre soin de leur santé.

L'éducation des mères est aussi déterminante, les enfants de mères éduquées ayant plus de chances de survie que ceux de mères peu scolarisées.

L'enjeu de gestion des programmes à court terme : un frein pour l'atteinte de la SMNE

Les programmes de subvention ont de courts échéanciers, et mettent beaucoup l'accent sur la collecte de données factuelles. Il est certes important de mesurer nos interventions, mais la course aux résultats à tout prix peut avoir un effet pervers. Les transformations sociétales nécessaires sont des objectifs qui se réalisent à plus long terme qu'un accord de subventions de 3 à 5 ans. De plus, pour montrer un grand rendement, les populations plus aisément accessibles sont souvent priorisées, tandis que les populations plus pauvres, vulnérables et isolées sont laissées pour compte.

Or la mortalité maternelle est plus élevée en milieu rural et dans les communautés les plus pauvres. Dans un contexte de rareté des ressources, on peut craindre que les agences et organismes de coopération internationale (OCI) aillent de moins en moins s'aventurer loin des routes goudronnées.

Il faut rendre visibles les réalités des femmes marginalisées et répondre à leurs besoins, ce qui demande des approches distinctes et adaptées, parfois plus coûteuses ou plus lentes. Ce n'est pas un groupe homogène : leur situation est forgée de maintes discriminations basées sur l'appartenance ethnique, la classe, le handicap et l'âge.

Avortement et droits reproductifs

Une femme a le droit inaliénable de prendre les décisions concernant son corps, le nombre d'enfants, l'espacement des naissances et l'interruption volontaire d'une grossesse.

Pour éviter les décès maternels, il est essentiel de prévenir les grossesses non désirées ou précoces. Toutes les femmes, y compris les adolescentes, doivent avoir accès à la contraception et à l'avortement dans des conditions légales et sécuritaires, ainsi qu'à des soins de qualité suivant l'avortement.

À l'échelle mondiale, les complications survenant suite à des avortements non sécuritaires causent 13 % des décès maternels. Chaque année, environ 35 millions d'avortements sont effectués dans les pays pauvres, la majorité d'entre eux dans des conditions insalubres et dangereuses. Cinq millions de femmes sont hospitalisées annuellement pour des complications liées à un avortement non sécuritaire et 70 000 en meurent.

Malgré ces statistiques accablantes, le financement pour la planification familiale a diminué de façon draconienne au cours des dix dernières années.

Pour une approche basée sur les droits

Les programmes de santé maternelle doivent s'insérer dans une approche basée sur les droits qui est essentielle pour s'attaquer aux causes profondes de la mortalité maternelle et infantile. Cette approche demande un engagement à long terme des gouvernements pour transformer les rapports entre les femmes et les hommes pour la création de sociétés plus égalitaires. Ces droits incluent les droits reproductifs et l'accès à l'avortement.

En 2015, le CQFD et ses membres participeront à la Marche mondiale des femmes, où des milliers de femmes et d'hommes du Québec et du monde entier prendront les rues. Le thème pour la Marche de 2015 est « Libérons nos corps, notre terre et nos territoires ». La santé maternelle est intimement liée à la libération de nos corps, et de là, à la liberté d'exercer nos droits dans la construction d'un monde d'égalité et de justice.

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