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Naître à la bonne adresse

04/07/2016 09:12 EDT | Actualisé 04/07/2016 09:12 EDT

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Cathy Wong, présidente du Conseil des Montréalaises et agente de développement du secteur jeunesse des YMCA du Québec. Elle écrit toutefois ce billet à titre personnel.

La batterie de mon ordinateur surchauffe depuis ce matin. Quatorze onglets sont ouverts sur ma page, Expedia, TripAdvisor, Kayak, AirBnb, tout y est. J'ouvre mon passeport pour en vérifier la date d'expiration. L'été approche à Montréal, ça sent les vacances. Mon objectif de la journée : dénicher les billets les moins chers pour des vacances en Europe. Je tente l'option « dates flexibles » et presse la touche « rechercher ».

Pendant que Kayak et Expedia font tourner leurs moteurs de recherche, une bulle d'actualité apparaît dans le coin de mon écran : « Réfugiés et migrants : l'ONU appelle à adopter des mesures concrètes au niveau mondial ». Je clique sur le titre. On y évoque les « quelque 60 millions de personnes déplacées dans le monde à l'heure actuelle ». Au même moment, Expedia affiche 86 vols sur mon écran répondant à mes critères de voyages en Europe.

L'ONU décrit les « frêles embarcations » dans lesquelles s'entassent femmes, hommes et enfants « qui se noient en tentant d'échapper à la violence et à la pauvreté ». Parmi les 86 vols que me propose le site Expedia, j'en repère un, sans escale, à l'heure de mon choix, avec l'une de mes compagnies aériennes préférées. Vendu. Je choisis aussitôt mon siège. Côté fenêtre. J'aime regarder l'océan lorsque l'avion le survole.

the journey

En 2015, c'est plus d'un million de migrants et de réfugiés qui ont sauté, sans papier, dans un bateau pour tenter de rejoindre et de franchir une frontière européenne. Cent ans auparavant, l'écrivain Paul Valéry publiait son poème « Le cimetière marin » dans lequel il imaginait le funeste périple de marins avalés par la mer, devenue leur tombe. Aujourd'hui, il y a un nouveau type de marins, mus non pas par le désir d'aventure, mais pour échapper à la guerre, aux changements climatiques et autres tragédies.

D'un côté, il y a la minorité favorisée à laquelle j'appartiens qui, heureuse comme Ulysse, fera un beau voyage. Chez nous, profiter de vacances annuelles est quasiment reconnu comme un droit, visiter des pays étrangers est très à la mode. « Les voyages et découvertes ne sont l'apanage que d'une infime minorité privilégiée, soit 3,5 % de la population », rappelle en effet Rodolphe Christin dans son Manuel de l'anti-tourisme. De l'autre, il y a une majorité clandestine qui affronte au péril de sa vie la cruauté des éléments dans des embarcations surpeuplées, entravée par des frontières gardées par des douaniers investis du pouvoir de dire non.

Quelle est la différence entre cette majorité et moi? La possession d'un petit livret bleu foncé qui incarne, avec sa cinquantaine de pages et sa collection d'estampes, le privilège de pouvoir mettre les pieds où et quand je veux sur la planète, le plus souvent sans complications, ni danger. Qu'ai-je fait pour mériter ce passeport canadien? Absolument rien. Naître à la bonne adresse est le seul prétexte que je peux évoquer pour justifier mes prérogatives permanentes dans cette loterie géographique.

Au Canada, des centaines de jeunes bénéficient aussi des privilèges de leur passeport canadien chaque année en réalisant des stages internationaux dans un « pays en développement ». Cette jeunesse canadienne effectue des stages de six mois auprès d'organisations partenaires à l'international grâce à un investissement du gouvernement fédéral de 6 millions de dollars par année, notamment dans les programmes « Citoyens du monde » et « Partenaires pour le développement ».

Ironiquement, lorsque vient le temps d'inviter ces mêmes « partenaires » au Canada, les visas leur sont souvent refusés, ou alors octroyés suite à de multiples interrogatoires. Deviendront-ils de potentiels illégaux? Ces situations démontrent les contradictions de nos politiques gouvernementales qui, d'un côté, financent des projets d'aide internationale, mais qui, de l'autre, contrôlent et limitent la mobilité de ceux qu'on aide, même lorsqu'il s'agit de quelque chose d'aussi banal qu'une invitation à prononcer une conférence chez nous. Cette absence de réciprocité peut se résumer ainsi : acceptez notre aide, mais restez chez vous. « Citoyens du monde », vous dites?

Lorsque nos frontières s'ouvrent aux autres, c'est souvent dans un cadre strict et pointu, notamment pour combler des besoins de main-d'œuvre précis. Par exemple, des milliers d'aides familiales migrent au Canada chaque année, et ce chiffre augmente depuis 1990, 96 % d'entre eux en provenance des Philippines, la majorité étant des femmes. Si des politiques canadiennes prévoient aussi l'accueil de réfugiés ou encore d'immigrants pour des motifs de regroupement familial, les seuils d'accueil pour ces populations restent bien faibles. Rappelons que 86 % des 20 millions de réfugiés à travers le monde sont accueillis avant tout par des pays en développement.

De notre côté, lorsque nous quittons le Canada pour travailler dans un autre pays, c'est rarement en raison des changements climatiques, de la pauvreté ou des guerres. Et une fois établis dans le nouveau pays, nous ne nous considérons pas comme des migrants, mais plutôt comme des « expatriés », ces personnes qui, selon le journaliste Christopher DeWolf, « sont libres d'errer entre les pays et les cultures, des privilèges qui ne sont pas octroyés à ceux qui sont considérés comme des immigrants ou des travailleurs migrants ». Et grâce à notre passeport canadien, nous bénéficions d'un profilage bienveillant de la part des douaniers. Nous n'avons pas besoin d'un passeur, que ce soit pour rejoindre les États-Unis à partir du désert du Mexique, ou la Grèce à partir de la Turquie.

Une frontière à la fois, c'est ainsi que nous jouons aux nomades. Pourquoi est-il aussi facile pour nous de nous promener sur la planète, équipés de notre « selfie-stick », alors que des milliers d'individus cherchent à se rendre invisibles le temps de traverser de nouvelles frontières aussi infranchissables que des châteaux flanqués de palissades? Est-il utopique de croire en un monde où les voies terrestres et maritimes les plus périlleuses ne seront plus une option pour survivre? Où le droit à la mobilité ne sera plus l'apanage d'une minorité? Le 19 septembre prochain, le Secrétaire général de l'ONU, M. Ban Ki-Moon, proposera l'adoption d'un nouveau pacte mondial pour des migrations sans danger, régulières et ordonnées. Serait-ce l'occasion d'aspirer collectivement à une planète où, indépendamment de son adresse, chacun pourra la découvrir, la voyager et l'habiter en toute sécurité?

N'hésitez pas à contacter Charles Saliba-Couture, fondateur et coordonnateur du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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