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Inégalités et pauvreté: chronique d'une crise annoncée

08/12/2014 12:34 EST | Actualisé 06/02/2015 05:12 EST

Ce billet du blogue Un seul monde a été écrit par Molly Kane, chercheure en résidence au Centre interdisciplinaire de recherche en développement international et société (CIRDIS) à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

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Il y a quelques semaines, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) a publié son Rapport 2014 sur les pays les moins avancés (PMA). Le rapport énonce la principale leçon que la communauté internationale doit retenir de l'échec de la plupart des pays les plus pauvres, dits « pays les moins avancés (PMA) », à atteindre les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), malgré la réalisation d'une forte croissance économique - un phénomène que le rapport qualifie de « paradoxe des PMA ».

Un paradoxe, vraiment?

J'ai noté avec une certaine surprise cette référence au « paradoxe des PMA » qui, d'après les auteurs du rapport, découle de l'échec des économies des PMA à « obtenir des changements malgré une forte croissance en raison de la hausse des prix à l'exportation et des flux d'aide ».

Comme d'habitude, le rapport de la CNUCED est impressionnant pour ce qui est de la portée et la profondeur de la recherche. Sans doute, sera-t-il une ressource utile pour comprendre l'état actuel des économies nationales des pays traités.

Cependant, ne serait-il pas temps de cesser de parler de la relation entre forte croissance économique et les inégalités croissantes comme étant un « paradoxe »? Un paradoxe est défini comme un « être, une chose ou un fait qui paraît défier la logique parce qu'ils présentent des aspects contradictoires ». Or, il n'y a rien de contradictoire dans la situation économique vécue par les PMA. Les faiblesses structurelles notées sont tout à fait cohérentes et conséquentes avec la logique du modèle de développement imposé par les institutions de financement et d'aide au développement depuis presque 40 ans.

Du colonialisme...

Tout au long des premières années d'indépendance après la Deuxième Guerre mondiale, les aspirations des peuples du « Tiers-Monde » ont été exprimées sous forme de demandes de démocratisation et de transformation des relations internationales, des systèmes et des structures. L'aide financière, comme fonds de roulement dans une telle transformation, devait servir à remédier aux défaillances des économies coloniales (qui avaient été façonnées par des rapports de domination et par l'extraction des ressources) pour répondre aux besoins et aux aspirations de la majorité. Un nouvel ordre international exigerait des ajustements qui ne seraient pas nécessairement profitables aux pays industrialisés sur le court terme, mais qui permettraient à tous les peuples de bénéficier, sur le long terme, d'une plus grande égalité et d'une prospérité partagée.

Selon cette vision, les origines des fléaux de l'appauvrissement et de la souffrance humaine dans le Tiers Monde résidaient dans les héritages sociaux, politiques et économiques du colonialisme. En termes de portée et d'ampleur, ces visions du « développement » étaient loin de se limiter simplement à la réduction de la pauvreté et il ne s'agissait pas d'« objectifs de développement minimalistes », maintenant associés à la coopération internationale. Plutôt qu'une vision superficielle et gestionnaire du développement, on aspirait alors à un changement structurel, en s'attaquant aux causes profondes des inégalités, soit les rapports de force inégaux en termes, sociaux, culturels, économiques et politiques entre pays colonisateurs et colonisés.

... Au triomphe du néolibéralisme

Depuis 30 ans, la politique étrangère canadienne a été réalisée dans le triomphalisme du néolibéralisme. Les forces sociales pour la réforme des conditions humaines ont été chargées d'accueillir un contrat social implicite entre les trois secteurs de la société : le gouvernement, le secteur « privé » (des sociétés), et « la société civile ». Un tel contrat suppose qu'en travaillant ensemble ces acteurs arriveront à un arrangement « gagnant-gagnant » pour le bien commun.

Et pourtant, l'âge du pouvoir sans entraves des sociétés transnationales s'est avéré sans précédent dans l'histoire humaine avec comme conséquence de favoriser l'inégalité économique, la dépossession et l'appauvrissement, la prolifération des technologies de la guerre et de la répression de la dissidence, et la perte de la biodiversité et des écosystèmes sains.

Les politiques de libéralisation et de privatisation de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI) imposées aux pays dits « les moins avancés » ont été dévastatrices en termes de développement et de diversification des économies. Les taux élevés de chômage et de sous-emploi, de même que le manque d'accès à la santé publique et à l'éducation sont tous des résultats qui avaient été prédits lorsque des mesures d'ajustement structurel ont été imposées pour assurer que les pays en voie de développement respectaient les paiements de leur dette extérieure.

Pour un « développement réparateur »

Le résultat de ces politiques ne devrait pas nous étonner. Nous sommes témoins d'une chronique d'une crise annoncée.

L'avenir de la coopération internationale ne peut plus être pris en otage de cette logique destructrice. Ce n'est pas la durabilité du développement, quoiqu'« inclusive », « sensible au genre », ou « vert » qui devrait nous préoccuper. Ce qui est en jeu, si on regarde bien les conditions de vie de la grande majorité des femmes et des hommes qui partagent notre planète, est la dévastation irréparable que l'ordre économique international actuel génère pour l'humanité.

La coopération internationale devrait être un projet de réparation des blessures faites au cours des dernières années par un régime qui a échoué pour lutter contre les injustices structurelles fondamentales du colonialisme, qui, faut-il le rappeler, a établi des institutions qui protègent l'intérêt des créanciers et le capital financier du Nord industrialisé au détriment des populations du Sud. Cette réparation pourrait enfin nous mettre sur le chemin d'une coopération internationale qui soit véritablement tournée vers l'avenir plutôt que d'être axée sur les blessures et les injustices du passé.

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