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Harper Lite? Le gouvernement Trudeau et l'aide au développement

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Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Stephen Brown, professeur titulaire de science politique à l'Université d'Ottawa, co-directeur de l'ouvrage collectif Rethinking Canadian Aid, membre du Centre interdisciplinaire de recherche en développement international et société (CIRDIS) et actuellement fellow au Stellenbosch Institute for Advanced Study, en Afrique du Sud. L'article qu'il présente ci-dessous met en exergue la forte ressemblance du gouvernement Trudeau dans le domaine du développement international au gouvernement Harper. Ce texte est la version française d'un billet initialement publié dans le blogue du Centre d'études en politiques internationales de l'Université d'Ottawa, traduit et adapté par l'auteur.

Le gouvernement libéral de Justin Trudeau a transformé l'image de l'engagement du Canada sur la scène internationale, passant d'un ton autoritaire et mesquin aux «voies ensoleillées». Cependant, en ce qui concerne l'aide au développement, ses actions ne reflètent pas la nouvelle rhétorique. En fait, une partie de la rhétorique n'a guère changé. Le gouvernement Trudeau ressemble de plus en plus à celui qu'il a remplacé.

Après la défaite des conservateurs de Stephen Harper en 2015, on a entendu un soupir de soulagement chez les organismes de coopération internationale (OCI). Le gouvernement Harper avait réduit le financement de l'aide au développement pendant plusieurs années consécutives et traitait les OCI avec mépris. En 2016, le gouvernement Trudeau a tenu de vastes consultations pour alimenter une nouvelle politique d'aide, ce que le gouvernement Harper n'avait jamais fait au cours de sa décennie au pouvoir. Les participants espéraient que l'Examen de l'aide internationale marquerait le début d'une nouvelle ère de coopération avec les partenaires nationaux et internationaux.

Même à ce moment-là, on remarquait des signes avant-coureurs. La structure des consultations suggérait que le gouvernement voulait simplement remanier le programme d'aide, plutôt qu'une refondation fondamentale. Qui plus est, le gouvernement avait indiqué qu'il n'était pas prêt à fournir les ressources nécessaires pour reconstruire le programme d'aide du Canada après les compressions effectuées par Harper. Même avant le début des consultations, il a utilisé à maintes reprises des expressions telles que « pas réaliste » et « trop ambitieux » pour caractériser l'objectif d'atteindre 0,7 % du revenu national brut (RNB) auquel le Canada s'est engagé en 1970.

L'un des points saillants des consultations, selon le résumé du gouvernement, a été l'appel répété de la part des participants à «accroître le financement consacré à l'aide internationale». Au lieu de faire cela, le budget fédéral du mois dernier ne prévoit aucune croissance dans les versements pendant au moins cinq ans. À mesure que l'économie canadienne continue de croître, la part consacrée à l'aide au développement diminuera davantage. Actuellement 14e bailleur de fonds dans le tableau de générosité de l'OCDE, le Canada pourrait se retrouver encore plus bas. En quelques années, les flux d'aide pourraient même tomber en dessous des 0,22% du RNB dépensé en 2001 et atteindre leur taux le plus bas depuis 1965. Malgré les proclamations que «le Canada est de retour» et que «nous sommes là pour aider», le gouvernement Trudeau s'avérera être encore plus radin que Harper.

Dans une rebuffade qui rappelle l'époque de Harper, le ministre des Finances Bill Morneau a demandé aux agences de développement déçues de simplement apprendre à «faire plus avec moins». Ses commentaires donnent l'impression que, comme l'a soutenu récemment Lauren Dobson-Hughes, il ne comprend pas l'importance de l'aide, y compris dans l'amélioration de la vie des femmes et des filles (dite une priorité absolue du gouvernement Trudeau), ou qu'il s'en fiche. La ministre du Développement international, Marie-Claude Bibeau, n'a apparemment pas eu beaucoup d'influence sur le budget et a maintenant à tenir et consacrer la ligne du parti.

Pour camoufler leur manque de générosité, les libéraux attirent l'attention sur leur manière de rendre l'aide plus efficace, et se concentrent sur la réalisation de « résultats réels », une tactique souvent pratiquée par les conservateurs. Trudeau a également soutenu que « jeter des tas d'argent sans discernement sur un problème n'est pas nécessairement la meilleure solution ». Cet argument rappelle la justification du ministre conservateur du développement international, Julian Fantino, à la suite de la chute des versements d'aide en 2013: «Il ne s'agit pas de lancer l'argent par la fenêtre». Chacun donne l'impression qu'il serait difficile de trouver des programmes de réduction de la pauvreté qui mériteraient d'être financés, alors que des trillions de dollars sont nécessaires pour atteindre les objectifs de développement durable de l'ONU.

Une autre façon de dissimuler ce manque de générosité de la part gouvernement est d'essayer de faire en sorte que le secteur privé finance le développement. Le budget fédéral du mois dernier a annoncé 300 millions de dollars pour la création d'une institution de financement du développement qui prêtera de l'argent au secteur privé canadien. Il ne semble pas que cet argent sera comptabilisé comme de l'aide au développement et son impact sur la pauvreté dans les pays en développement est incertain. Par ailleurs, le gouvernement Harper avait déjà annoncé le même montant pour le même objectif dans le budget de 2015. Aucune différence.

Les gouvernements Harper et Trudeau ont tous deux mis l'accent sur les femmes et les enfants. Les conservateurs l'ont présenté de façon paternaliste comme un effort pour « sauver la vie » de victimes, alors que les libéraux le font dans le cadre d'une approche soi-disant féministe. Certes, le gouvernement Trudeau a augmenté le soutien à la contraception et à l'avortement, mais outre cela, il s'agit plus d'une reformulation que d'un véritable changement.

Tant que le Canada se vantera d'initiatives qui sont en fait conjointes et refusera de payer sa part, il ne sera pas pris au sérieux sur la scène mondiale.

À l'instar du conseil de ministres de Harper, Trudeau et ses collègues aiment annoncer que les contributions du Canada à des initiatives mondiales constituent du leadership. De telles prétentions peuvent tromper de nombreux Canadiens, mais les autres pays donateurs ne sont pas aussi crédules. Tant que le Canada se vantera d'initiatives qui sont en fait conjointes et refusera de payer sa part, il ne sera pas pris au sérieux sur la scène mondiale.

Tout cela augure mal pour la nouvelle politique d'aide, qui aurait déjà dû être dévoilée. Le gouvernement adoptera probablement de nouvelles saveurs du mois en matière de secteurs et de pays prioritaires, ainsi qu'une initiative «phare» ou deux. Cela est précisément comment les gouvernements conservateurs et libéraux précédents ont changé l'image de leur programme d'aide. Sans ressources supplémentaires, il faudra réduire les fonds désignés à d'autres programmes pour répondre aux nouvelles priorités, et tout le monde devra se presser d'y correspondre.

La lune de miel des libéraux est terminée. Les OCI canadiennes, qui avaient fortement revendiqué une augmentation du budget de l'aide, devraient maintenant adopter une position plus agressive avec le gouvernement. Les partisans de l'aide devront intensifier leurs efforts et mettre les bouchées doubles pour responsabiliser les libéraux en matière de développement international. À défaut d'un engagement sincère, le gouvernement Trudeau prouve en mots et en actes qu'il n'est guère plus que Harper Lite.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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