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Forum social des peuples: décoloniser nos imaginaires

07/09/2014 08:22 EDT | Actualisé 07/11/2014 05:12 EST

Ce billet du blogue Un seul monde a été écrit par Amélie Nguyen, analyste politique à l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI). Elle s'impliquait également au sein la coalition Pas de démocratie sans voix dans l'organisation de l'assemblée de convergence sur la démocratie au Forum social des Peuples.

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Le Forum social des Peuples (FSP) s'est tenu à Ottawa entre le 21 et le 24 août, réunissant près de 5 000 personnes pour tisser les « mouvements collectifs ensemble afin de faire face à la crise imminente » et « contrer les attaques du gouvernement sur nos droits, nos emplois, notre environnement, nos services et notre futur ». Marqué par une forte présence autochtone, il pourrait permettre de faire résonner cette solidarité, porteuse d'un changement profond de notre modèle économique.

La solidarité

La présence autochtone s'est fait sentir tout au long du Forum, comme un murmure ou un chant, tant symboliquement qu'à travers son contenu. La plupart des centaines d'intervenant-es ont reconnu que l'événement se déroulait sur un territoire algonquin non cédé, une ouverture à normaliser ce message. Il y a eu un pow-wow et des cérémonies d'ouverture et de clôture portées par les peuples autochtones, souvent par les femmes autochtones.

Pour plusieurs, ce fut une prise de conscience des enjeux qui touchent les Autochtones au pays, mais aussi de leur volonté de bâtir une solidarité constructive pour lutter contre les changements climatiques et pour le respect de la Terre-mère.

Pas de doute, avec les conditions de vie des populations autochtones au sein du « riche » Canada : les Autochtones, c'est le « Sud », ici. On le voit bien avec la violence contre les femmes autochtones - de trois à quatre fois plus susceptibles d'être victimes d'homicide ou portées disparues au Canada; la pauvreté qui fait rage - environ 50 % des femmes autochtones ont un faible revenu contre 37 % chez les femmes non autochtones; le manque d'accès à des opportunités d'études et d'emploi; un plus faible accès au logement; et des taux d'incarcération beaucoup plus élevés que dans le reste de la population.

Plus encore, le FSP s'est appliqué à détruire une conception misérabiliste pour montrer le courage et la résilience des populations autochtones qui luttent pour leur autonomie, et en particulier pour le contrôle de leurs ressources et le respect de l'environnement. Une manière puissante de montrer que nous nous embourbons de plus en plus ici dans une économie d'exportation de nos ressources, caractéristique des rapports coloniaux, et que cela résulte en la stigmatisation et la répression de mouvements desquels nous devrions pourtant nous inspirer. Dans le contexte alarmant des changements climatiques annoncés, ces mouvements luttent pourtant pour les générations futures.

Les parallèles sont à faire entre les mauvaises conditions de vie vécues ici et au Sud, mais beaucoup plus, entre les luttes contre l'exploitation minière et pour le respect de l'environnement menées ici et là, qui sont en fait les mêmes. La mondialisation du néocolonialisme jusqu'au Québec pourrait-elle nous permettre d'apprendre de l'histoire et laisser place à la mondialisation des luttes, ancrées sur les demandes des populations les plus marginalisées, de celles et ceux qu'on n'écoute pas?

Repenser la démocratie

Au cœur du débat sur les Forums sociaux et leur utilité se trouve un projet social visant à « renouveler la politique et la démocratie ». À l'heure Harper, repenser les institutions et le système démocratique canadiens ne manque pas de pertinence. Élu avec seulement 36 % des votes, il sape pourtant plusieurs des mécanismes fondamentaux de la démocratie au pays. Les Autochtones questionnent aussi la légitimité de ces institutions.

Or, cette volonté se heurte également aux règles de fonctionnement du forum, qui dans le passé, ont à la fois « fait sa force et sa faiblesse ». En effet, un forum social est un lieu de discussion caractérisé par la diversité des groupes et tendances représentées, son caractère non hiérarchique, et sa volonté de mettre l'accent sur les processus plutôt que sur les résultats politiques. Il s'est aussi affirmé contre le néolibéralisme, le capitalisme et l'impérialisme; s'est distancié des gouvernements; et a tenté de présenter des alternatives au fonctionnement actuel de notre société.

Depuis son apparition enthousiaste à Porto Alegre en 2001, l'organisation est confrontée à un débat entre l'idée d'un « forum-espace », soit un espace de discussion qui permette d'entendre une diversité de points de vue et d'acteurs de manière non hiérarchique; et celle d'un « forum-mouvement », soit un lieu de concertation des luttes qui permette une action plus politique, la création d'un mouvement transnational d'action, donc forcément plus unitaire.

Le FSP a tenté de répondre à cette difficulté en intégrant des assemblées de convergence et une assemblée des mouvements sociaux, afin de créer des alliances plus durables et des actions plus concrètes en vue notamment des élections fédérales de 2015. Un fragile équilibre à naviguer, non sans quelques résistances, pour allier diversité et non-hiérarchie avec changement social plus concerté à moyen et court terme. Une déclaration des mouvements sociaux a été discutée et adoptée, suivant un processus ouvert, mais tardif, en parallèle à celui des assemblées de convergence.

Certes, bien qu'elle soit un résultat tangible du FSP, il est difficile de voir en ce moment qui pourra porter les demandes de cette déclaration, ou encore, si elle pourra renforcer la cohésion entre les diverses tendances présentes. Au-delà de son intérêt, pour l'avenir, on peut se demander : quel statut donner à cette déclaration dans la nébuleuse des mouvements présents? Comment préserver l'équilibre entre la volonté d'obtenir des résultats et la priorité donnée aux processus non hiérarchiques dans le cadre des forums sociaux? Est-ce qu'un tel processus va à l'encontre des règles que le Forum s'est donné pour s'autoréguler comme expérience sociale non délibérative?

Des solidarités à bâtir

Tout au long du Forum, on a voulu mieux se connaître et collaborer, entre Canadien-nes, Québécois-es et Peuples autochtones face aux défis communs qui nous confrontent, en particulier pour défendre l'environnement et notre capacité d'influencer collectivement notre avenir. Il existe un besoin de dé-territorialiser les luttes, de décoloniser nos imaginaires, de mobiliser et d'informer la population sur les causes profondes des injustices climatiques, économiques, culturelles et sociales qui se creusent. Il faudra faire preuve de créativité dans les mois qui viennent pour bâtir concrètement les solidarités pancanadiennes qui permettront de lutter pour quelques-unes de ces nombreuses priorités, prenant aussi en compte les défis linguistiques et les différences culturelles.

Une seule certitude : les peuples autochtones mèneront la danse d'un pas déterminé cet automne. Et pour réussir à réellement changer les choses, il faudra être prêt à leur emboîter le pas.

* Titre inspiré des propos de Serge Latouche

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