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Les élections présidentielles en Afrique doivent être réformées

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Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Alfred Babo, membre associé du CIRDIS. Docteur en sociologie de l'Université Bouaké, en Côte d'Ivoire, il est actuellement professeur résident en études internationales à l'Université Fairfield, aux États-Unis. Cet article est une réflexion sur les applications de la démocratie en Afrique, aux suites des récentes élections présidentielles tenues au Gabon.

Depuis sa réinstauration au début des années 1990, la démocratie en Afrique s'est figée autour de l'élection présidentielle. Sachant que cette dernière a débouché dans de nombreux cas sur la violence et l'absence d'alternance politique, faut-il continuer à organiser une telle élection dans sa forme actuelle sur le continent?

La dernière présidentielle au Gabon et les violences en cours en République démocratique du Congo (RDC), entre autres, démontrent que 25 ans de pratique électorale en Afrique ont échoué à construire une démocratie pacifique.

Cet échec est lié aux intrications entre la forme directe du système électoral présidentiel et l'instrumentalisation qu'en font les élites politiques. Le mode de scrutin présidentiel direct en cours dans de nombreux pays et les manœuvres parfois illégales visant à contrôler des organes électoraux par les acteurs politiques sont au cœur des tensions entre pouvoir et opposition. Il est clair que le système direct majoritaire favorise la volonté de contrôle des commissions et juridictions responsables des élections, puis la tendance à l'accaparement du pouvoir. Il doit conséquemment être réformé par des formes innovantes de désignation du président.

Violences des présidentielles

Dans nombre de pays africains, l'élection présidentielle est calquée sur le modèle occidental de suffrage direct majoritaire organisé par un ensemble d'institutions et organes électoraux. Ce système électoral de désignation du président basé sur un scrutin à un ou deux tours n'a pas connu de modification, même minime. Or, à l'épreuve du terrain, la présidentielle s'est avérée violente dans certains pays d'Afrique.

Le vote a occasionné dans nombre de ces pays des violations graves des droits humains, notamment l'emprisonnement, les tortures et les menaces visant les opposants, les leaders syndicaux et journalistes, des violences inter-ethniques meurtrières, voire la guerre civile avant, pendant ou après l'élection (Collier, 2009). Des violences électorales graves ont émaillé l'élection présidentielle au Kenya en 2007, en Côte d'Ivoire en 2010, en République du Congo, en Guinée et au Burundi en 2015 et plus récemment au Gabon le 30 août 2016.

Les Africains doivent comprendre que si les valeurs démocratiques sont universellement partagées, le modèle démocratique occidental n'est pas universel.

Même les pays ayant accompli des avancées notables dans la consolidation de la démocratie, comme le Ghana, le Mali, le Sénégal et le Bénin, n'échappent pas aux tensions et l'on a parfois frôlé la catastrophe. Les violences que génère l'élection présidentielle dans certains pays en Afrique résultent, en général, des contestations des processus et résultats électoraux, puis de l'absence d'alternance au pouvoir.

Contestations et absence d'alternance

Sur le continent, l'élection présidentielle permet d'observer la même controverse autour de la transparence et de l'équité des scrutins. Les accusations, parfois fondées, mettent en cause à la fois les défaillances du système électoral et le manque d'indépendance des organes de ce système.

D'un côté, l'opposition dénonce le contrôle du processus et des organes électoraux par le pouvoir, la fraude puis demande l'annulation de l'élection. Depuis le 30 août dernier, l'opposant gabonais, Jean Ping, n'a cessé de crier à la fraude tout en s'autoproclamant vainqueur du scrutin. En 2015 en Guinée, l'opposant Cellou Dalein réclamait l'annulation de l'élection au lendemain du vote. En Côte d'Ivoire, lors de la présidentielle ivoirienne de 2015, les candidats de l'opposition Konan Banny, Mamadou Koulibaly et Essy Amara ont suspendu leur participation au vote à la veille du scrutin, dénonçant de graves irrégularités et la mainmise du président sortant Alassane Ouattara sur le processus et les organes électoraux.

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Bulletin de vote, élections présidentielles de 2011 en RDC ©MONUSCO/Sylvain Liechti


De l'autre côté, les décisions de ces organes du système électoral, parfois inféodés au pouvoir, participent à cette tendance à la contestation des résultats des urnes. En Côte d'Ivoire, au Togo, au Gabon, en République du Congo, en RDC, ou encore au Burundi, les commissions électorales et conseils constitutionnels de même que les médias d'État ont déclenché des protestations et parfois des violences pré ou post-électorales. En outre, les contestations sont aussi liées, ces dernières années, à la modification ou tentative de modifications des constitutions dont les plus récentes sont survenues au Burundi, au Congo, au Rwanda et Burkina Faso.

De façon générale, ces modifications anti-démocratiques visant les conditions d'éligibilité, le corps électoral ou la durée du mandat présidentiel, sans pour autant transformer le système, ont entrainé des soulèvements populaires et des violences comme en RDC, au Burundi et au Burkina Faso.

Si au Burkina Faso la tentative a entrainé un changement, dans d'autres cas, le contrôle du système électoral par le pouvoir en place a conduit au maintien des présidents. Les élections présidentielles en Afrique centrale, notamment en Angola, en République du Congo, au Tchad, en Guinée équatoriale et au Cameroun, de même qu'au Zimbabwe et en Ouganda, n'ont pas débouché sur une alternance au pouvoir. Si des améliorations peuvent être portées dans la mise en œuvre, il reste que sans une transformation de la forme du système, la possibilité d'une alternance demeure illusoire.

Explorer des voies nouvelles qui garantissent la paix et l'alternance

Si l'élection présidentielle peut être consolidée dans les pays où l'expérience semble fructueuse, dans les autres, il faut penser à de nouveaux systèmes électoraux qui annihilent les velléités de violence et favorisent l'alternance pacifique. Les Africains doivent comprendre que si les valeurs démocratiques sont universellement partagées, le modèle démocratique occidental n'est pas universel.

Dans son livre Contre les élections, David van Reybrook souligne l'essoufflement de la participation au vote et la montée de l'abstentionnisme en Europe, et appelle au retour de la vieille tradition grecque du tirage au sort. Dans certains pays africains, il est plus qu'urgent que les violences et les morts forcent l'innovation des formes de démocratie électorale, notamment par la mise en place de système intégrant originellement les mécanismes d'une alternance pacifique.

Un système électoral indirect alliant élections régionales et rotation entre élites issues des différentes régions du pays pourrait ainsi être exploré pour l'élection du président. Il s'agira par exemple pour chaque région de voter, à tour de rôle parmi ses élus régionaux, celui qui accèdera à la présidence. La durée du mandat pourrait se décider en fonction du nombre de régions. L'on pourrait exiger de tout candidat visant à la fois un siège régional, puis la présidence, d'obtenir un quota de signatures dans les autres régions. Cette exigence l'amènerait à organiser une campagne nationale avec l'aide de son parti politique. Le président élu se prévaudrait ainsi d'une double légitimité régionale et nationale.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Le CIRDIS et l'AQOCI tiennent à remercier Charles Saliba-Couture, fondateur du blogue Un seul monde. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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