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Articuler le mouvement du commerce équitable

05/10/2016 08:58 EDT | Actualisé 03/02/2017 08:34 EST

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Elizabeth Laval, coopérante internationale qui s'intéresse aux enjeux de la protection de l'environnement, de l'accès à l'eau, des transformations agraires, de la souveraineté alimentaire, de l'égalité homme-femme et des droits humains. Dans le cadre de sa participation avec le Centre d'étude et de coopération internationale (CECI)/Programme Uniterra, elle s'est jointe aux débats tenus au Forum social mondial cet été à Montréal.

Sur un échiquier mondial en perpétuelle évolution, la notion de commerce équitable est en constante adaptation. D'une perspective établissant un rapport de charité du Nord vers le Sud, celui-ci est maintenant construit selon un partenariat entre les acteurs des quatre coins de la planète, et ce, dans l'objectif de promouvoir un système commercial mondial plus juste, garantissant les droits des communautés productrices.

Alors que de nouveaux défis émergent, le Forum social mondial (FSM) tenu à Montréal du 9 au 14 août 2016 s'est avéré un remarquable espace d'échanges pour repenser ensemble l'avenir du mouvement et définir de nouveaux objectifs.

Constat: le commerce équitable vit une période d'instabilité

«Le commerce équitable est en crise», ont répété plusieurs intervenants lors des différents ateliers portant sur la question.

La prolifération des certifications, aux critères différenciés, a entraîné la confusion, voire la méfiance des consommateurs, et a été déplorée par certains. Face à la multiplication des acteurs, d'autres ont souligné l'émergence de contradictions et de désaccords au sein même du mouvement du commerce équitable. L'intrusion des multinationales dans le domaine aurait aussi permis l'utilisation sans vergogne du terme «commerce équitable» comme instrument de marketing pour de grandes entreprises, faisant totalement fi de sa raison d'être initiale, soit d'être un outil de développement pour les petits producteurs.

Force est de constater que le système commercial mondial reste profondément inéquitable. Alors qu'ils représentent près de la moitié de la population mondiale et qu'ils constituent le pilier de nos systèmes d'alimentation, les paysans et travailleurs ruraux sont paradoxalement et disproportionnément touchés par la faim et la malnutrition. En parallèle, malgré les efforts et les avancées accomplis, la dynamique inégalitaire Nord-Sud perdure. La majorité des transformateurs, distributeurs et consommateurs occupent encore le Nord global, tandis que les producteurs se retrouvent très souvent au sud de l'équateur. Pire encore, le travail des enfants, l'usage de pesticides hautement toxiques, la destruction de la biodiversité des écosystèmes et l'emploi de différentes formes d'esclavage demeurent des questions d'actualité hautement alarmantes. Qui plus est, de grands accords internationaux tels que le Partenariat transpacifique (PTP) ou le Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP) menacent de saboter une importante partie du travail accompli.

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Une bannière brandie dans les rues adjacentes au lieu de tenue du FSM 2016

©Elizabeth Laval

Prendre le pouls: tendances identifiées, bien que non consensuelles

Sur la base de ce constat, loin de baisser les bras, les acteurs présents au FSM 2016 ont su engendrer une franche réflexion sur les problématiques qui affectent et divisent présentement le mouvement du commerce équitable. Certaines tendances se sont dégagées.

Tout d'abord, au cœur des échanges figure l'impératif de revenir aux fondamentaux du commerce équitable, lesquels sont axés sur les producteurs et travailleurs marginalisés, sur leurs revenus, leurs relations commerciales et leurs conditions de travail et de vie. Il s'agit d'une déterminante remise en question qui va bien au-delà des visions purement commerciales, pour rompre le carcan d'un système économique profondément injuste. L'objectif de permettre un développement autonome et durable au sein des communautés productrices doit en ce sens être vivement réaffirmé. La capacité de ces collectivités à se regrouper, à s'organiser, à s'informer, à obtenir l'accès et le contrôle de leurs moyens de production, et à transformer leurs matières premières afin d'en recueillir la valeur ajoutée, sont autant d'éléments essentiels à une telle philosophie.

L'histoire du commerce international en est une d'exploitation et d'humiliation. Le commerce équitable figure parmi les mouvements qui ont su la dénoncer.

Dans cette perspective, l'importance de reconnaître l'obtention d'une certification «équitable» comme moyen (un seul parmi plusieurs d'ailleurs) et non comme fin a aussi été soulignée. En effet, nul n'a remis en question le fait que certains critères de labellisation, comme les coûts afférents, sont trop souvent inadaptés aux réalités locales, et notamment aux conditions de l'émergence d'un commerce équitable Sud-Sud. D'où la logique d'aller au-delà de la transaction pour un prix juste, et de concevoir la certification comme un instrument (parmi d'autres) pour favoriser les relations directes, fortes et à plus long terme, permettant aux communautés de planifier leur développement.

S'unir dans la diversité pour une cause qui nous dépasse: réformer le système

L'histoire du commerce international en est une d'exploitation et d'humiliation. Le commerce équitable figure parmi les mouvements qui ont su la dénoncer. Bien qu'imparfait, il s'est construit en alternative concrète pour les consommateurs; il a appuyé le renforcement d'une agriculture paysanne organisée et mobilisée; il a finalement réussi à créer un mouvement, unissant des acteurs du Nord comme du Sud. Toutefois, le commerce équitable s'insère dans un contexte global non seulement en perpétuel changement, mais aussi marqué par des relations de pouvoir éminemment complexes.

L'adoption d'une vision systémique est donc primordiale alors que l'accaparement des terres, la volatilité des prix, les pressions croissantes sur les ressources, les changements climatiques, le manque de soutien adéquat à l'agriculture paysanne ou le dumping sur les marchés locaux, ne sont que quelques exemples des multiples problématiques qui continuent de marginaliser les populations rurales. Permettez-moi de rappeler qu'en 2016, 62 personnes possèdent autant que la moitié de la population mondiale.

Une prise de conscience planétaire est urgente.

La tenue des FSM s'inscrit justement dans cette perspective d'opposition à la diffusion à outrance d'une «pensée unique» basée sur une logique du profit. De fait, le FSM dénonce la manipulation des mentalités des citoyens et citoyennes vers un consumérisme disproportionné, comme celle perpétrée par nos gouvernements suivant la devise d'une croissance économique à tout prix. En outre, par son existence même, le forum déconstruit la légitimation d'une telle logique, trop souvent normalisée dans l'imaginaire collectif. Comment? En démontrant qu'un autre modèle est non seulement nécessaire et urgent, mais qu'il est réellement possible puisque des alternatives concrètes existent déjà, et qu'elles se multiplient.

Toutefois, des changements structurels sont nécessaires, et requièrent l'action des États, au sein desquels l'influence des grandes entreprises demeure plus forte que celle d'une société civile encore trop fragmentée. L'articulation des mouvements, sur une base horizontale et dans la reconnaissance de leur diversité et de leur autonomie, devient fondamentale. Ils travaillent tous différemment à une cause commune qui les dépasse et qui ne sera gagnée que collectivement; celle de réformer le système.

Le FSM et la multitude de forums locaux qui s'en inspirent permettent précisément de reconnaître la pertinence des actions sur différents fronts, et d'offrir un espace pour les articuler, et cheminer ensemble. Le Forum sur le commerce équitable ou l'économie solidaire prévu à l'horizon 2018 représente en ce sens une opportunité pour le commerce équitable et les mouvements qui y sont liés.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

Le CIRDIS et l'AQOCI tiennent à remercier Charles Saliba-Couture, fondateur du blogue Un seul monde.

Cet article est publié de manière non-exclusive; il est une version abrégée de celui paru sur le Blogue des Volontaires

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