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«Bravo pour ton voyage humanitaire!»

11/06/2017 12:39 EDT | Actualisé 11/06/2017 12:39 EDT

Ce billet du blogue Un seul monde, une initiative de l'AQOCI et du CIRDIS, a été écrit par Laurie Chartrand, étudiante au baccalauréat en Études internationales à l'Université de Montréal. Dans le cadre du cours « Développement et coopération », les étudiant.e.s avaient la possibilité de soumettre un article reprenant la formule du blogue Un seul monde, et l'un des articles seraient publiés sur l'actuelle plateforme. Le texte que l'étudiante publie aujourd'hui traite de la sensibilité et des questionnements face aux contradictions que peut porter la coopération internationale, notamment dans sa dimension « humanitaire ».

L'année dernière, j'ai réalisé un stage Québec sans Frontières (QSF) dans une communauté sénégalaise. Avant, pendant et après mon stage, on n'a pas arrêté de me féliciter. Mais bravo pour quoi ? Je n'ai pas changé le monde. Je n'ai pas fait ce stage par charité. Ce genre de propos me rend profondément mal à l'aise tout comme beaucoup de mes collègues qui m'ont déjà témoigné leur inconfort.

Une expression lourde de sens

De prime abord, la question des félicitations comporte certaines ambiguïtés. Pourquoi cela semble-t-il si inconfortable ? Ce n'est pas un excès de modestie qui est à la source de ce malaise, mais plutôt l'idée à laquelle cette formulation renvoie. En apparence anodine, ce genre de louange met en évidence de manière sous-jacente une forme particulière de générosité ou de charité. Pourtant, les motivations à faire un stage Québec sans Frontières s'articulent le plus souvent autour de l'envie d'apprendre et non d'aider. C'est plutôt au moment du retour au Québec que le vrai travail de « changer le monde » commence. En effet, pour beaucoup de stagiaires, l'expérience QSF n'est que la porte d'entrée vers l'engagement social et le rôle d'instigateurs de changements positifs dans son propre milieu. Dire bravo pour avoir eu le courage de sortir de sa zone de confort certes, mais pas pour avoir sauvé le monde.

Par la suite, il est important de souligner le caractère inapproprié de l'expression « voyage humanitaire » qui renvoie à tort à une dimension d'aide dans un contexte de stage d'initiation à la solidarité internationale. Est-ce que faire un stage Québec sans Frontières aide vraiment les gens ? Non. C'est d'ailleurs la première chose que Mirelle Chilloux, directrice de Mer et Monde (organisme d'initiation à la coopération internationale) avait dite à mon groupe et à moi lors de notre première formation en 2015. L'objectif de ces stages est avant tout de vivre une expérience interculturelle marquée par l'échange, l'apprentissage et l'ouverture sur l'autre.

Généralement, dans le milieu des relations internationales, le terme « humanitaire » renvoie plutôt à la notion d'aide d'urgence promulguée dans des situations de crises, mais sa définition et son utilisation sont très complexes à circonscrire. Nonobstant les débats entourant le flou conceptuel autour de la notion d'humanitaire, force est de constater que dans le cas qui nous occupe, l'expression « voyage humanitaire » fait communément référence à l'idée d'un sacrifice de confort temporaire, le temps d'un voyage à l'autre bout du monde, pour aller aider les « pauvres » bénévolement.

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Cécile Wade sur le chemin de Lalane à Kieur Ndioukoune, Sénégal

Bonne volonté, renforcement des préjugés

Malgré les bonnes intentions derrière un tel discours, celui-ci témoigne d'une grande incompréhension et porte à renforcer l'image du « sauveur blanc ». Cette dichotomie aidant-aidé met de l'avant un rapport de pouvoir éthiquement douteux, banalisé dans les sociétés occidentales.

Cette expression et les clichés qui lui sont attachés sont pourtant bien souvent inculqués rapidement aux jeunes dans les écoles qui sont nombreuses à proposer des « voyages humanitaires ». Parallèlement, certaines entreprises à but lucratif, de plus en plus nombreuses à proposer des forfaits de « tourisme humanitaire » ou de « volontourisme », participent aussi à renforcer ce genre de clichés . Est-ce que partir deux semaines à Haïti pour aller peinturer une école ou s'occuper d'orphelins aide vraiment les populations du Sud? Même si l'action en soi peut être critiquable, c'est le poids de l'idée « d'aller aider » qui est la plus nocive pour la société.

Celle-ci renforce la vision historique de relation unilatérale du riche vers le pauvre légitimée par des principes humanistes. En effet, l'histoire des relations Nord-Sud s'inscrit dans une dynamique de rapports de force marquée par les motivations latentes égoïstes des pays « aidants ». L'image du colonisateur européen prônant le devoir de civiliser les peuples inférieurs est sans doute la plus probante et révélatrice du phénomène.

Ce type de discours, souvent tributaire de l'ignorance, est un fléau qui nous referme sur nous-mêmes en favorisant le renforcement d'une logique paternaliste qu'il faudrait plutôt chercher à déconstruire. Pourquoi les peuples dits du « Sud » sont-ils infériorisés? Pourquoi le « Nord » est-il présenté comme un idéal à atteindre, un modèle et même un mentor ?

Déconstruire et reconstruire notre vision du monde

S'engouffrer aux confins de l'ignorance est une option confortable, mais dangereuse. Ces écrans à la connaissance polluent notre vision du monde et ont un poids incommensurable dans nos relations avec les autres.

Il faut cesser de se donner le beau rôle. Il faut briser les clichés et les préjugés. Briser l'idée d'un monde divisé entre riches et pauvres. Cesser de jauger le développement des pays du « Sud » par rapport à celui des pays du « Nord ». Voir chaque culture à part entière et arrêter de les hiérarchiser.

Je peux dire sans conteste que ce que je retiens de mon expérience relève bien plus de la richesse de l'échange que j'ai vécu que de la pauvreté matérielle que j'ai pu observer.

Sortir de notre zone de confort permet souvent de repousser les limites de nos certitudes. Apprendre, se questionner, découvrir, chercher plus loin. En vivant dans un village sénégalais pendant près de trois mois, j'ai eu la chance de m'ouvrir à une nouvelle culture tellement enrichissante. Je peux dire sans conteste que ce que je retiens de mon expérience relève bien plus de la richesse de l'échange que j'ai vécu que de la pauvreté matérielle que j'ai pu observer. Comme je l'espérais, j'ai pu faire de nombreux apprentissages, dépassant de loin mes attentes. En effet, j'ai la conviction d'avoir davantage reçu que donné et c'est pourquoi je ressens un inconfort lorsqu'on me félicite d'être allée aider les pauvres.

« Bravo pour ton voyage humanitaire! » Comme quoi, quelques mots en apparence inoffensifs peuvent avoir de bien plus grandes implications. Il ne faut pas sous-estimer le poids des mots et les stéréotypes auxquels ils renvoient et essayer de les déconstruire plutôt que les renforcer.

N'hésitez pas à contacter Ève Claudel Valade, coordonnatrice du blogue Un seul monde, pour en savoir davantage sur le blogue ou connaître le processus de soumission d'articles. Les articles publiés ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l'AQOCI, du CIRDIS ainsi que de leurs membres et partenaires respectifs.

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