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Pourquoi les soins de santé coûtent si cher? Entretien avec David Dodge

05/03/2014 11:43 EST | Actualisé 05/05/2014 05:12 EDT

On sait que les États-Unis possèdent le système de santé le plus coûteux au monde. Après avoir relevé cet accomplissement douteux, on se demande rarement pourquoi il en est ainsi. Lors d'une visite récente au Canada à titre de boursière Fulbright, j'ai rendu visite à David Dodge, l'un des grands spécialistes des questions de santé dans ce pays, afin d'en parler avec lui. Économiste de formation, il a occupé le poste de sous ministre de la Santé et rempli sept mandats à titre de gouverneur de la Banque du Canada.

David Dodge a tout de suite abordé le sujet du dilemme que posent les coûts de la santé pour nos deux pays. «Le secteur de la technologie médicale est fascinant, en ce sens qu'il peut, tout comme celui de l'électronique grand public, créer de nouveaux produits à un rythme prodigieux. À partir du moment où nous saurons comment utiliser les données génétiques, une flopée de nouveaux produits vont apparaître.» Selon lui, cette évolution va transformer la médecine et nous propulser au cours du prochain quart de siècle vers l'inconnu, tant sur le plan médical que financier.

David Dodge s'est néanmoins empressé d'établir une distinction entre technologie médicale et électronique grand public. À la différence des appareils électroniques comme les ordinateurs et les télévisions, les nouveaux produits que continue à pondre le secteur biomédical coûtent plus cher que les précédents; or, le prix des anciens produits ne baisse pas. «Pourquoi, depuis l'introduction des nouvelles techniques laser, n'a-t-on pas vu le prix des chirurgies de la cataracte diminuer de 90 %?», se questionne-t-il. «Leur coût a baissé légèrement, mais si peu. Autrefois, il fallait séjourner deux semaines à l'hôpital pour subir cette intervention, alors qu'aujourd'hui, elle dure une dizaine de minutes.»

Parmi les explications possibles: «Le mécanisme économique fait peut-être défaut.» Le marché ne semble pas fonctionner comme il le devrait. Il est possible que les soins de santé appartiennent à une autre catégorie que les biens et services habituels. Voici un exemple: au Canada, les gériatres sont les médecins spécialistes les moins bien payés, alors que la demande est énorme, fait observer David Dodge. Si les forces normales de l'offre et de la demande étaient à l'œuvre, cette forte demande aurait un effet à la hausse sur le coût des services. C'est du moins l'explication que donne l'industrie du pétrole lorsque les prix montent.

Ce jour-là à Ottawa, notre entretien n'a pas abouti à des réponses définitives. David Dodge a avancé l'hypothèse que le problème des marchés de la santé réside peut-être dans le fait que les patients n'ont pas à payer la note directement. Au Canada, ce sont les gouvernements provinciaux qui l'acquittent. Aux États-Unis, les frais médicaux sont payés en majorité par Medicare, Medicaid ou le régime d'assurance-maladie offert par l'employeur.

L'autoréglementation des professions médicales dans les deux pays pourrait aussi expliquer le déséquilibre de l'offre et de la demande en ce qui touche les honoraires des médecins. «On peut comprendre que les gouvernements ne veulent pas prendre en charge les aspects relatifs à l'autoréglementation», de dire David Dodge. En d'autres termes, on ne veut pas trop s'immiscer dans la question des honoraires fixés par ces professionnels. Au Canada, tout comme aux États Unis, la plupart des médecins sont payés à l'acte. Le gouvernement canadien, par contre, a le pouvoir de négocier plus fermement avec les associations professionnelles.

Les patients ont eux aussi une part de responsabilité dans ce casse-tête. David Dodge fait observer qu'une majorité de gens préfèrent être traités par un médecin plutôt que par une infirmière praticienne. Ils veulent accéder directement au médecin, plutôt qu'à un autre intervenant, même si celui-ci est tout aussi qualifié pour leur prodiguer les soins dont ils ont besoin.

Par ailleurs, la plupart des gens désirent accéder aux nouvelles (et coûteuses) technologies qui promettent le nec plus ultra en matière de soins. Cette observation m'a rappelé la nouvelle parue en décembre au moment où la FDA a approuvé le Sofosbuvir, un nouveau médicament contre l'hépatite C. Cette maladie difficile à traiter touche près de 170 millions de personnes dans le monde. Une thérapie de trois mois coûte 84 000 $, c'est-à-dire 1 000 $ le comprimé.

La semaine dernière, dans un segment sur le Sofosbuvir à la chaîne NPR, on s'est questionné sur son prix élevé, alors que le marché est gigantesque et que tout laisse croire le fabricant devrait récupérer rapidement son investissement. À la question du journaliste Richard Knox, qui faisait observer que certains spécialistes pensaient que le médicament pourrait coûter moins cher, un vice président de la société pharmaceutique responsable a répondu : «Il est fort peu probable que nous faisions cela.» Autrement dit, le fabricant n'a pas l'intention de baisser son prix.

Alors, que dire des coûts élevés de la santé? Peut-être ceci: qu'il y a autre chose à l'œuvre que les forces du marché.

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