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L'amitié au-delà du désir

05/08/2013 02:50 EDT | Actualisé 05/10/2013 05:12 EDT

Homme et femme peuvent-ils entretenir une relation platonique sans que le sexe ne vienne les tenter ? Le désir serait-il un obstacle à la relation amicale ?

J'ai le privilège d'avoir un ami. Bernard. Nous avions 20 ans la première fois que nous nous sommes rencontrés. C'était le copain d'enfance de mon nouvel amoureux. Il prenait très au sérieux la relation qu'il entretenait avec son vieux camarade avec qui je partageais alors mon lit. C'était un homme intègre. Et comme je possédais un cœur volage, il se chargea aussitôt de tracer les limites de notre amitié naissante. Je sentais derrière ses réserves, sa fierté d'appartenir à la race des mâles et il s'efforçait d'en respecter les codes de conduite. « La femme de ton ami, tu ne convoiteras point». Les paramètres de notre relation ainsi définis, nous allions trouver la liberté de développer une amitié durable et quelque peu singulière.

Sombre et mystérieux, mon ami a toujours été un homme très séduisant. La nature a su se montrer généreuse envers lui en lui dessinant un visage viril et des yeux tendres.

Bleus. Ils a les yeux bleu azur, comme les verres soufflés de Chihuly. Translucides, vibrants et francs. Au coin de ses lèvres, les petites commissures se relèvent en point d'exclamation lorsqu'il sourit. Son visage, marqué par la rudesse du climat, garde un halo de couleur cuivré en permanence. Les boucles noires et souples, devenues argentés avec l'âge, dansent sur sa tête comme des vire- vents affolés. Bâti sur un squelette puissant, il affiche une allure de cow-boy urbain.

Il partait fréquemment et pour de longs mois à la Baie-James ou dans le Grand Nord où il travaillait comme soudeur. De mon côté, aussi peu encline que lui à poser mes valises, je déménageais souvent. Nous étions toujours très excités de nous retrouver lorsque ses vacances coïncidaient avec le retour d'un de mes nombreux exils. À chacune de nos retrouvailles, nous espérions peut-être secrètement explorer les sentiments que nous éprouvions l'un pour l'autre. Pourtant, nous n'avons jamais échangé le moindre baiser.

Nous nous sommes mariés la même année. Lui avec une grande Polonaise de Winnipeg et moi avec un Parisien d'origine auvergnate. Il déménagea à Vancouver alors que je continuais à me balader entre l'Amérique et l'Europe, posant mes valises ici ou là. Nous nous écrivions. Les mots posés sur les papiers de soie traversaient les continents et ont permis de maintenir, pendant plus de 25 années, la tension très particulière qui s'était installée entre nous. Il est presque étrange que nous soyons restés des amis aussi proches. En fait, si je comptais les heures réelles passées à ses côtés depuis que nous nous connaissons, mon agenda serait peu rempli. Pourtant, il existe entre nous un lien très fort et bien difficile à comprendre.

Un soir d'été, il débarqua à Montréal. Nous nous étions donné rendez-vous sur la terrasse d'un café. Les cheveux remontés haut sur ma tête, un jeans moulant et confortable, les épaules dénudées, je me sentais bien fébrile de le retrouver après nos longues années de séparation. En sortant de la voiture, je l'aperçus sous le parasol couleur champignon. Je me suis arrêtée et j'ai attendu. Son regard finit par trouver le mien et s'immobilisa. Le visage de cet homme, à la carrure évidente, s'illumina. Je m'avançais lentement, puis, ne pouvant plus retenir mon élan, je fonçais sur lui. Mes jambes, embrassant sa taille, je le serrais jusqu'à l'étouffer. Ses bras, durs et gonflés par des années de pratique de sports extrêmes, m'enveloppaient comme un cocon emmaillote une sylphide. Mes lèvres saisirent les siennes dans un effet ventouse, provoquant entre nous un fou rire complice et spontané. Mon ami !

Nous avions beaucoup de retard à rattraper. Trois années depuis notre dernière conversation. Il m'annonça son récent divorce. Lessivé par sa femme qui l'avait quitté, il avait le cœur en mille morceaux. Il avait traversé tout le pays pour venir chercher du réconfort. J'étais prête à le consoler. Une fois le récit de sa débâcle amoureuse achevé et la mise au point de nos vies respectives terminée, nous pouvions enfin penser à nous.

Qu'allions-nous donc faire maintenant que les paramètres de notre relation d'amitié, toujours si sage et chaste, se trouvaient à présent bouleversés ? Pour la première fois depuis notre adolescence, il était célibataire et mon cœur, écorché par l'usure de ma propre relation amoureuse, se trouvait bien tenté de s'envoler vers lui. Je me demandais si l'intimité de nos corps saurait transformer notre amitié ou au contraire, anéantirait la relation privilégiée que nous avions construite au fil du temps? L'acte sexuel n'est-il pas justement cet élément nouveau, cette force extérieure ayant la capacité de provoquer la bascule de l'amitié vers l'amour?

Peut-être avait-il déjà eu le temps de chercher quelques fantasmes érotiques enfouis au fond de son imaginaire? Les pulsions masculines sont parfois plus promptes à s'exprimer que celles des femmes. La curiosité qui me poussait à vouloir découvrir l'amant derrière cet homme brouillait ma pensée. Mes idées, mes désirs et mes sentiments s'entremêlaient dans ma tête. Je savais que la décision de changer la nature de notre relation m'appartenait.

Mais une question me hantait : « dès l'instant où nous introduisons l'érotisme dans une relation, l'amitié ne perd-elle pas tout son sens? N'est-ce pas justement l'absence de rapports physiques intimes qui permet de préserver l'essence même d'une telle relation? »

À notre époque, certains mélangent facilement amitié et sexe. Ils ont même trouvé un terme pour qualifier ces amis nouveau genre : les «fuck-friends». Je dois être vieux jeu ou avoir l'esprit borné par des principes archaïques, mais l'idée de dérober l'intimité sexuelle, normalement réservée au couple, pour la servir à toutes les sauces, a bien du mal à se tailler une place dans mon esprit. Savoir résister à la tentation éphémère des plaisirs charnels confirme la valeur réelle de la relation d'amitié.

Ainsi, j'ai choisi de préserver un des plus beaux cadeaux que la vie m'ait offerts. Je veux continuer à chérir cet homme, le voir vieillir, l'aider à dénicher une chic fille qui saura le rendre heureux. Je veux faire partie de sa vie, tous les jours, que nous soyons ensemble ou séparés par des océans.

Je me sens libre d'aimer mon ami, comme je l'ai toujours aimé. Que je sois mariée, qu'il soit seul ou en couple n'y changera finalement rien du tout, parce que mes intentions sont nobles, honnêtes, sincères et désintéressées. Je m'autorise ainsi à continuer à me pendre à son cou, à le couvrir de bisous ou à me promener avec lui main dans la main avec insouciance et en toute liberté.

Un jour, j'ai rencontré un jeune homme qui est devenu mon ami. Et cet ami je me promets de le garder pour la vie !

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