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Pourquoi nous ne donnerons jamais d'itinéraire

30/03/2015 12:28 EDT | Actualisé 29/05/2015 05:12 EDT

Ces temps-ci, aussi bien chez les détracteurs que chez les partisans des étudiants, il y en a toujours pour nous demander : « Mais pourquoi ne donnez-vous pas votre itinéraire ? » Les gens qui nous haïssent sont bien contents que la police nous mette « en souricière » pour ne pas l'avoir fait, et ceux qui nous appuient se préoccupent de notre sécurité face aux policiers. Pas plus tard que mercredi dernier, le maire Coderre a d'ailleurs réitéré la «tolérance zéro» en vertu de l'infâme règlement P-6. Bien que quelques textes soient parus sur la question, je pense qu'il est bon de vous rappeler pourquoi nous ne donnerons jamais d'itinéraire.

Il faut d'abord comprendre ce qu'est une manifestation. Une manif, c'est un moyen de pression. Comme le nom l'indique, cela doit faire... pression. Cela implique qu'une manif soit dérangeante. Si cela ne dérange rien, c'est une parade, un défilé, mais certainement pas une manifestation. En forçant les gens à donner un itinéraire, cela signifie que la police peut se réserver le droit de choisir arbitrairement où nous passerons afin de minimiser le « dérangement » de notre manif. Je n'invente rien. Vous trouverez sur le site du SPVM des «grandes lignes à respecter» :

  • S'assurer qu'il n'y a aucune obstruction au parcours dû [sic] à des travaux ou autre entrave. À ce titre, certaines artères empruntées sont sujettes à une évaluation par l'équipe des services d'ordre.
  • Lors du déplacement des manifestants, aucun sens unique ne doit être pris à contresens. Il est également fortement recommandé d'éviter les heures de pointe. De plus, nous vous conseillons de mettre en place une équipe de bénévoles identifiés afin d'encadrer les manifestants.

Si notre manifestation devient « domestiquée », elle ne dérange rien, ce faisant elle ne fait pas pression, et donc elle n'est plus une authentique manifestation. Interdire les manifs qui dérangent, c'est purement et simplement interdire les manifs tout court. Vous trouvez que j'exagère ? Voyez alors les propos tenus par le sergent Jean-Bruno Latour le 22 mars 2013 : « Il ne faut pas prendre en otage les citoyens qui veulent venir au centre-ville de Montréal. La Charte [des droits et libertés] protège le droit d'expression, mais il n'y pas de droit de manifestation. » C'est tout de même énorme de dire une aberration pareille !

Voyez-vous, ce n'est pas à nous d'être prévisibles, bien au contraire, c'est à la police de s'adapter. Nous sommes réputés avoir la « liberté d'expression », la « liberté de réunion pacifique » et la « liberté d'association ». En interdisant toute manifestation imprévisible, on viole l'exercice de ces droits. En effet, nous pouvons nous rassembler et manifester que cela plaise ou non à la police, et ce de manière spontanée. P-6 est anticonstitutionnel et contre les chartes, ce qui fait que c'est illégal et nous n'avons pas à nous plier à des lois illégales. Si vous avez le front de me rétorquer que d'autres pays, comme la France, demandent des itinéraires, je vous répondrais qu'au moins, là-bas, on n'empêche pas la tenue de manifestations avec des arrestations de masse et des souricières même si elles sont «illégales» puisque seuls les «organisateurs» sont tenus de respecter ces lois. On ne peut pas en dire autant de Québec qui a mis des gens en souricières au nom de l'infâme article 19.2, équivalent à P-6...

D'ailleurs, parlons-en, des « organisateurs » ! L'idée qu'il devrait y avoir des organisateurs témoigne d'une logique surannée, qui cherche à avoir un modèle hiérarchique partout, complètement en désuétude avec notre monde actuel. Les étudiants n'ont pas de chefs ; nos mouvements sont profondément horizontaux. Même l'ASSÉ est impuissante ! Nos mouvements carburent à la suggestion et à l'initiative. En 2012, la CLASSE avait mis sur son site un calendrier Google et chacun pouvait ajouter un événement. Par la suite, les gens participaient ou non selon leur propre initiative. Pour le Printemps 2015 contre l'austérité, l'idée de faire une grève n'était que suggérée. La décision de la faire ou non revient en définitive aux Assemblées générales des associations étudiantes, seules souveraines en la matière.

Pour que la grève soit même l'objet d'un débat, il faut que quelqu'un propose de la mettre à l'ordre du jour ! Selon notre logique horizontale de faire les choses, personne ne dirige personne. Ainsi, nous demander d'avoir un organisateur est proprement absurde pour plusieurs raisons. Quoi qu'il arrive, cette personne n'a aucune autorité. Si elle soumet un itinéraire, elle s'arroge le droit illégitime de décider pour la foule de la date, du lieu et du parcours. La police lui demande d'évaluer le nombre de manifestants, or, elle ne peut pas le savoir puisque nos manifs reposent en définitive sur l'initiative individuelle des gens. Si la foule emprunte une autre route ou s'il survient des actes illégaux, cette personne sera tenue responsable, alors qu'elle n'a aucunement les moyens de garantir que cet itinéraire sera suivi puisqu'elle n'a aucune autorité sur la foule. Il s'agit de nous faire fonctionner d'une manière pyramidale qui n'est même pas possible dans le contexte étudiant. Au 21e siècle, quelqu'un suggère une manif dans les médias sociaux et ensuite les gens concrétisent cette idée ou non par leur participation. Personne n'est garant de personne. La logique pyramidale, que voudrait imposer la police, n'est tout simplement plus possible. Même si nous voulions respecter ces lois iniques, nous n'en aurions pas la capacité.

Si les syndicats et les mouvements sociaux veulent donner des itinéraires, qu'ils le fassent si ça leur chante, mais j'aimerais qu'ils comprennent que ce faisant, ils participent à l'effritement de nos droits et à la banalisation de l'État policier.

La police nous a poivrés, battus, emprisonnés, mis en souricière, blessés, gazés, mis à l'amende ; elle a même éborgné Francis Grenier et Maxence Valade. Les médias sont constamment en train de nous diffamer. Pourtant cela ne nous a pas arrêtés, ni même dissuadés et encore moins démoralisés. Nous sommes plus têtus qu'eux. C'est pourquoi nous ne donnerons jamais d'itinéraire, et ce, quel qu'en soit le prix.

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