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Critiquer l'industrie du sexe, oui, mais comment?

24/05/2015 09:11 EDT | Actualisé 24/05/2016 05:12 EDT

Le film documentaire Le commerce du sexe d'Ève Lamont, présentement à l'affiche au cinéma Ex-Centris à Montréal, part d'une bonne intention: celle de dénoncer l'exploitation et les violences qui existent dans les industries du sexe. Pour ma part, cela fait 12 ans que je travaille dans ces industries (rue, porno, escorte, webcam), et environ 10 ans que je milite pour les droits des travailleuses et travailleurs du sexe. J'ai également une expérience en tant que syndicaliste au Royaume-Uni et en France et suis, de cette façon aussi, dans une optique de critique de ces industries.

J'ai donc une bonne connaissance de ces industries du sexe, mais aussi le sentiment que la préoccupation centrale du film est de montrer ce qui existe de pire. C'est une démarche légitime, et certainement nécessaire dans tout combat pour l'amélioration de nos conditions de travail et de vie.

Cependant, je suis surpris des méthodes employées pour y parvenir.

Tout d'abord, avec le choix de la terminologie. En effet, pourquoi reprendre tels quels les termes sexistes des proxénètes et de certains clients pour nous désigner? Autant j'ai l'habitude de me réapproprier les insultes que nous subissons pour en retourner le sens, autant quand des personnes non-concernées parlent de nous comme de «pizzas» (voir l'article d'Aurélie Lanctôt, Des filles comme des pizzas, commentant le film de Lamont sur le site web Ricochet) ou des objets à consommer, elles donnent l'impression de penser de nous exactement la même chose que ce que disent ces hommes (qu'elles dénoncent), à savoir que, tant que nous exerçons un travail sexuel, nous ne sommes plus des êtres humains mais de simples poupées et marchandises.

Attention, s'il vous plaît, de ne pas reproduire cette objectification en niant notre capacité d'adultes à prendre des décisions pour nous-mêmes, y compris lorsque ces décisions peuvent être difficiles à prendre, telle celle de travailler dans l'industrie du sexe.

Par exemple, dire que certaines travailleuses interviewées n'ont qu'«à peine vingt ans» donne l'impression qu'il ne faut pas respecter l'autodétermination de ces jeunes femmes. Or, insisterait-on sur ce même jeune âge si elles travaillaient dans une autre industrie?

Ma seconde critique porte ensuite sur la confusion que cette terminologie génère entre le travail sexuel en tant que tel, et le problème du travail forcé et de la traite des êtres humains à ses fins.

Lanctôt, reprenant Lamont, écrit ainsi que les travailleuses du sexe sont pour «la plupart recrutées par des réseaux lorsqu'elles sont mineures», alors qu'après examen par la juge Susan Himel de la Cour suprême de l'Ontario, saisie de la cause Bedford contre Canada, celle-ci avait déclaré que «certaines des citations du docteur Poulin affirmant que l'âge moyen de recrutement dans la prostitution est de 14 ans étaient trompeuses et incorrectes.»

En outre, Lanctôt affirme qu'«on sait que l'écrasante majorité des femmes prostituées sont placées sous l'emprise d'un proxénète», ou encore que «l'écrasante majorité des femmes sont piégées, violentées et réduites à ce qui a tout d'un esclavage», sans jamais citer une seule source pour appuyer des affirmations aussi graves.

Pourtant, l'étude menée par Shaver, Lewis et Maticka-Tyndale indique que la grande majorité des travailleurs du sexe du Canada sont des adultes consentants qui font ce travail pour payer leurs factures. Quel est l'intérêt d'amalgamer à ce point tout travail sexuel à de l'esclavage? Cela me semble complètement contre-productif, et préjudiciable aux vraies victimes, qui en deviennent plus difficilement identifiables.

Ma troisième critique concerne la négation du travail, et même de l'existence, des mouvements de travailleuses et travailleurs du sexe. Pourquoi ne pas en parler, ou au contraire les évoquer seulement comme des «exceptions», de manière à justifier de ne pas prendre en compte leur analyse et expertise?

C'est dommage, surtout si c'est pour caricaturer ensuite ce que nous avons à dire. C'est le cas concernant le concept de libre choix. Si certains travailleurs du sexe l'utilisent, c'est uniquement parce qu'on nous a répété pendant des années que nous ne pouvions pas choisir d'exercer ce travail, comme s'il fallait être soit forcé, soit mentalement instable, pour être prostitué. Néanmoins, les débats au sein des mouvements des travailleurs du sexe sont suffisamment riches pour que le concept de libre choix soit discuté et souvent remis en question. Il est évident que la majorité des travailleurs du sexe sont des femmes, dont beaucoup sont en situation précaire, migrantes ou autochtones, issues de différentes minorités ethniques, sexuelles, transgenres, etc. Ce n'est en effet, comme le dit Ève Lamont, «pas un hasard», et nous n'échappons pas, telle qu'elle le présente, aux contraintes des systèmes capitaliste et patriarcal sur nos corps. En ce sens, nous sommes tout aussi critiques de la notion de «libre choix». Mais la grande différence réside certainement dans le fait que nous ne limitons pas cette observation aux seules industries du sexe, parce que nous avons souvent l'expérience de l'exploitation et des violences du travail sur nos corps dans d'autres industries.

En conséquence, nous ne pouvons faire comme s'il suffisait d'aller se faire exploiter ailleurs (que dans le travail sexuel) pour soudainement avoir plus de choix sur nos vies. Lorsque Aurélie Lanctôt dit que «le commerce du sexe repose sur l'idée millénaire selon laquelle les hommes peuvent s'approprier le corps des femmes», cela n'a malheureusement rien de particulier aux industries du sexe, et on pourrait tout autant le dire concernant l'exploitation du travail et de la sexualité des femmes en général, et notamment dans le couple et la famille hétérosexuelle.

Alors quelles sont les solutions proposées pour y mettre fin? On devine que les intentions de la cinéaste sont la disparition des industries du sexe comme moyen de lutter contre l'exploitation et les violences en son sein. À la rigueur, pourquoi pas? Mais comment y parvenir? Faut-il, par exemple, revenir sur les acquis féministes du respect de l'autodétermination des femmes en faisant une exception pour les travailleuses du sexe? Faut il remettre en cause l'accès des femmes migrantes à des visas pour venir au Canada, puisque cela est, semble-t-il, présenté comme une cause de la traite des êtres humains? Faut-il faire confiance uniquement à l'État et la police, puisque le film de Lamont suit en partie leur travail quotidien de répression?

Oui, on a le droit de critiquer les industries du sexe. Mais faisons le de manière correcte en incluant les premières concernées. C'est la stratégie adoptée par l'ensemble des mouvements de travailleurs en lutte contre l'exploitation, qui passe par leur auto-organisation et leur syndicalisation, et non par la bonne volonté de l'État à les protéger d'eux-mêmes comme des enfants incapables.

Acceptons que les travailleurs du sexe soient les leaders de leur propre mouvement. Toute mesure de pénalisation, même contre nos clients, est dangereuse car elle aggrave les problèmes mentionnés. Cela ne permet pas de lutter contre les violences et l'exploitation, mais seulement de cacher le travail sexuel. Si on accepte que les autres travailleurs aient accès au droit du travail pour se défendre alors pourquoi pas nous?

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