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Je ne sais rien de lui, ni de Nelly Arcan

10/09/2013 01:14 EDT | Actualisé 03/03/2015 11:21 EST

Cette année, en cette journée mondiale de la prévention du suicide, je le publie encore.

Parce que chaque année, j'y pense. Toujours.

Ce billet, je lai publié l'année passée, je le publie cette année, je le publierai la prochaine et la prochaine... Parce que chaque année à la même date, je repense à lui, à elle, à ceux, à celles que j'ai connus anonymement ...

Derrière les statistiques

Je ne sais rien de lui, ni son nom, ni son âge. Je pourrais l'appeler Anonyme, mais ce serait lui enlever son humanité. Ce serait lui ôter sa souffrance. Ce texte n'a rien de réjouissant, c'est un des ces moments qui marque une existence, qui se grave en nous comme si nous n'étions qu'une tablette d'argile.

Je n'ai rien su de ses traits, de son visage, de ses mains, de la profondeur de son regard. «On ne sait rien de rien!» disait Gabin. «On s'habitue...» a ajouté Brel. Je n'ai su que sa souffrance, que sa voix,... et que ce silence seulement que j'étais en mesure d'apposer. Car le silence toujours s'oppose à la souffrance. Le silence de cette impuissance qui nous désarme.

Je n'ai rien su de sa vie, si ce n'est sa demande qui m'a frappé en plein coeur. Il n'y a qu'ici, ce lieu où je peux lui restituer les mots qui lui reviennent de droit. Sans aucune certitude qu'ils arriveront.

Je n'ai pas oublié l'accentuation du plus petit phonème, le temps ne l'a pas érodé. Je reconnaîtrais sa voix entre toutes et... ses pleurs. Il faisait nuit noire pour lui et pour moi. Au bout du fil, dans cette pièce exiguë, totalement démuni et épongeant sa détresse, des larmes, les miennes, en miroir aux siennes. Rien su, ce serait mentir et lui ôter la légitimité du gouffre béant qu'est son abîme. Il faisait nuit noire au bout de ce fil. Je ne me souviens plus s'il pleuvait ou non, si le ciel était aussi chargé que les mots dans le combiné, si le ciel déversait autant de larmes qu'un homme en est capable. J'avais lâché comme de coutume et comme on me l'avait appris:

-Centre de prévention du suicide... bonsoir.

-Rendez-moi mon fils, m'a crié son âme déchiquetée...rendez-le moi, ...mon fils, ..., s'il vous plait...».

Il me l'a demandé 20 minutes. Son petit bout de lui venait juste de mourir. Il voulait le rejoindre. Aujourd'hui, encore, mes yeux se brouillent.

Les mots ne sont que du vent.

Les mots: prévention, éthique, responsabilité sociale, durable, responsable, micro-investissement... Humainement, admettons qu'ils ne font pas le poids. Ces mots dégagent une distance comme si nous avions peur de la réalité qu'ils cachent et de leur empreinte sur nous.

Parfois, le silence est le seul mot qui nous vient à l'esprit. Le silence, lui, sait qu'on ne refoule la souffrance d'un revers de la main.

Tant que le suicide restera la principale cause de décès chez les 20-34 ans, devant les accidents de la route. Tant que 3 personnes par jour s'enlèveront la vie, tant que... je le publierai chaque année.

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