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Une voie pour toutes les voix

13/03/2014 12:15 EDT | Actualisé 12/05/2014 05:12 EDT

Ce jour-là, il faisait «frette». Quand on ne se connaît pas, la température au Québec est idéale pour rompre la glace. Cela n'a duré que 5 secondes. Je ne suis pourtant pas dans le bureau de Pierre Dufour, directeur général de l'Opéra de Montréal pour parler de météo. De Wagner, de Puccini, de Mozart, de Humperdinck ou de Gershwin, à la limite, j'y suis surtout pour comprendre ce qui anime la voie culturelle d'un opéra.

Entretien avec Pierre Dufour, tout sourire, c'est un homme de théâtre. Opéra en 6 actes et un épilogue.

Acte 1. l'humanité d'un opéra.

- Pierre Dufour: L'opéra est une prestation, une émotion qui se partage. Pour Porgy and Bess notre dernière production, il y avait 263 artistes et artisans derrière, devant et sur la scène. Dans la fosse, aussi. Outre le fait de décider de découvrir une prestation culturelle et une expérience, le spectateur y vit d'abord une émotion.

Avouez qu'il n'y a rien de plus humain que l'émotion. Et puis, la connectivité des gens autour d'un événement est étonnante. À un point tel que les cinq représentations de Porgy and Bess se sont passées à guichets fermés. Il y avait des gens de tout horizon, venant même de Californie, de Lituanie, de Suisse, d'Allemagne - pour ne citer que ceux-là - pas seulement des villes ou des régions limitrophes comme New York ou Boston comme on se serait plutôt attendu. Soit près de 14 000 personnes en cinq soirées. Cela, on peut le projeter, mais jamais on ne peut le prévoir. C'est le facteur humain qui devient palpable.

Depuis des millénaires, l'homme a toujours chanté. L'opéra, il faut le savoir, était un art accessible à tous, ce n'est qu'au 20e siècle qu'il est devenu élitiste, avant il était le cinéma de «Monsieur et madame tout le monde ». Et aujourd'hui ?

- Pierre Dufour:Ce que je constate aujourd'hui, c'est que les jeunes ont moins accès à l'éducation pour les diverses formes d'art qui existent, car il y a eu un délaissement par rapport à l'éducation au niveau du ministère de l'Éducation. L'endroit où les gens entrent en contact pour la première fois, c'est dans la famille, c'est là que tout commence. On se ne rend pas compte du nombre de films qui utilisent en bande sonore de l'opéra. On ne fait pas forcément le rapprochement.

Acte 2. La culture au Québec.

- Pierre Dufour:La culture au Québec? Elle est définitivement féminine, ce qui ne veut pas dire que les hommes n'y vont pas, mais 68 % des gestes commerciaux, le fait de «consommer» la culture, est à 68 % féminine. Dans la salle, question présence, je dirais que c'est 50/50 (parité hommes/femmes), mais ce sont les femmes qui achètent les billets.

Le public est multicouche, près de 30 % des spectateurs ont moins de 30 ans. Ce qui casse une idée préconçue, une idée contre laquelle l'Opéra de Montréal lutte tous les jours: l'opéra ce n'est pas élitiste. Le travail graphique d'Orange Tango et la collaboration avec Circo de Bakuza, une compagnie de création d'événements (Samson et Dalila de Camille Saint-Saëns, une future production) vont aussi dans ce sens.

Acte 3. L'Opéra responsable.

- Pierre Dufour:La responsabilité sociale? Oh oui, elle l'est. À plusieurs niveaux. Comme je le disais plus tôt, au niveau de l'éducation et de la formation. Nous accueillons 6 000 jeunes entre 12 et 17 ans, cela gratuitement, ce mois de mars, on fera une matinée scolaire avec notre Atelier lyrique. Prochainement, on accueillera aussi 1200 jeunes du primaire, second cycle, dans ce cas-ci, on parle des enfants qui ont 11 ou 12 ans.

Sans oublier qu'on fêtera bientôt, les dix années d'existence de CoOpéra, une participation avec quatre écoles défavorisées (Jeanne-LeBer, De la Petite-Bourgogne St-Zotique et Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours) où les jeunes travaillent à créer une œuvre, leur propre opéra avec tout ce que cela implique, en tenant compte des paramètres. Cette année, ils feront Falstaff de Verdi. Livret, musique, choriste, création, et cela durant tout le calendrier scolaire.

Non seulement, cela apporte énormément au niveau de l'estime de soi, mais cela les motivent et les accrochent aux matières obligatoires comme les mathématiques ou le français. Les arts favorisent l'enracinement dans un milieu de l'éducation. Nous croyons en cela.

Pierre Dufour reconnaît que le travail est plus social qu'environnemental. Il connaît le travail de l'Opéra de Lyon pour avoir échangé et entendu Serge Dorny à ce sujet. Il ajoute en substance non sans fondement qu'en dehors de l'Opéra de Toronto (le Canadian Opera Company) le seul opéra au Canada qui possède sa propre salle, l'Opéra de Montréal est soumis au fonctionnement de la salle Wilfrid-Pelletier de la place des Arts. L'opéra de Montréal est un locataire. C'est donc lui qui suit et non qui définit les approches responsables de la salle.

Acte 4. En politique aussi, une octave plus haute.

- Pierre Dufour:Au point de vue social, nous voudrions en faire plus encore, nous avons mille et une idées qui demandent du soutien. Et là, pour le milieu politique, ce sont des résultats tangibles, réels, quantifiables et mesurables qui y sont attachés. Le gouvernement devrait le prendre en compte. Je caresse l'illusion, le rêve utopique, que l'Opéra puisse être présent en Abitibi-Témiscamingue, non pas physiquement, car déplacer 263 personnes relève de la mission impossible, mais y être présent, afin que les spectacles puissent être diffusés. Même, pour la plus grande maison francophone d'opéra en Amérique du Nord, ce n'est pas possible de faire des tournées. Alors, nous avons envoyé des DVD dans 2300 écoles, mais ce n'est pas assez. On pourrait en faire plus.

L'Opéra de Montréal fait énormément avec tous ceux qu'ils engagent. Ils ont été 986 artistes et artisans l'année dernière et près de 820 cette année. Mais demeure une petite équipe de 15 employés à temps plein. On y conserve près de 4600 costumes, c'est un vrai patrimoine culturel. Aucun costume n'est jeté.

- Pierre Dufour: Oui, on arrête des choses faute de moyens. Comme en 2008, avec Madame Butterfly sous les Étoiles, de Puccini. C'était fabuleux, on avait 33 000 personnes à l'extérieur qui regardaient ce qui se jouait sur la scène. Par manque de financement, on a du arrêter. C'est dommage.

Acte 5. Plus de coffre, s'il vous plaît.

Le gouvernement du Canada verse une subvention fédérale qui correspond à 10 % du chiffre d'affaires de LOpéra de Montréal, soit 700 000 dollars. Rien de comparable avec la France ou l'Europe (104,5 millions d'euros, c'est ce qu'ont reçu en 2012, pour les deux répertoires, l'Opéra de Paris et le ballet dans les deux salles Garnier et Bastille).

- Pierre Dufour: J'aimerais que les institutions culturelles puissent avoir plus de soutien, alors on fait preuve d'imagination. Un organisme avec une reconnaissance nationale qui viendrait en aide aux autres petites organisations culturelles (...) comme cela se passe en Europe... On crée des événements dans des non-lieux, comme nous le ferons prochainement en mai, avec le RIO, la régie des installations olympiques. Sur l'esplanade, ce sera gratuit. Chaque année, l'Atelier lyrique et l'Opéra de Montréal chantent dans le métro, et là nous travaillons avec la STM pour voir comment éviter les bouchons que cela crée. Parce les gens s'arrêtent. Tous ou presque.

Avec le gouvernement conservateur en place, partout dans le pays, tous, que ce soit à Vancouver, Calgary ou ailleurs, tous reconnaissent que le gouvernement en place n'est pas très axé sur les arts. Cela est assez clair et assez unanime. Et cela, sans différence culturelle, anglophone ou francophone.

- Pierre Dufour: Le Québec ne peut pas se plaindre et Montréal encore moins, car per capita, Montréal est assurément la ville dans le monde où il y a le plus de représentations culturelles. Sans oublier que la culture est l'employeur numéro 2 à Montréal et que le Conseil des Arts et des lettres du Québec est le plus généreux au Canada en soutien à sa culture. Quand on le compare au reste du Canada, le Québec est le gouvernement qui soutient le plus la culture.

Acte 6. Votre Maria Callas des Opéras.

- Pierre Dufour:J'ai une affection particulière pour les Australiens, suite à une collaboration aussi, avec le Sydney Opéra House, c'est un lieu mythique. Le rêve ce serait que Montréal ait un jour un lieu comme cela. Je sais que l'on n'a pas le port, ni le climat ! (Rires). Avoir un jour, une telle salle iconique. Un rêve.

Épilogue. Votre opéra favori.

- Pierre Dufour:Difficile de répondre à cela. Il y en a tant. J'adorerais présenter Lohengrin de Wagner.Un autre, c'est un opéra plutôt méconnu, un opéra italien en quatre actes et un épilogue, d'Arrigo Boito crée en 1868 à la Scala de Milan: Mefistofele.

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