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Dans les brumes sociales du transport maritime

22/09/2014 11:43 EDT | Actualisé 22/11/2014 05:12 EST

Ils sont dans le brouillard, ils sont à 1000 milles de chez eux. En milles nautiques, c'est encore plus loin. Pourtant, ils ont des passeports, ils ont un travail, ils ont une famille, des femmes et des enfants.

Sans salaire, sans vivres, sans eau, se débattant dans les ressacs juridiques, ils sont abandonnés... Des marins fantômes sur des navires qui ne le sont pas, à quai, pas juste à Sorel-Tracy, mais sous toutes les latitudes. Ils sont Turcs, Russes, Chinois, Maliens, Éthiopiens, Ukrainiens, Canadiens, Américains, Indiens...

Les 12 marins turcs devraient être arrivés à destination, depuis lundi, dans leur famille après les mois de « séjour » au Québec.

Les marins se trouvaient à Sorel-Tracy depuis 4 mois. Ils étaient sans nouvelles de leur employeur, un Ontarien d'origine turque. Non payés, bien sûr, depuis leur arrivée. Le Phoenix-Sun, avait accosté à Sorel-Tracy, il y a deux ans. La Ville a indiqué que le propriétaire n'a pas payé ses factures au port et qu'il doit plus de 60 000 $ à la municipalité.

Abandon de navire et de marins, en eaux troubles dans une législation internationale dont on ne voit pas le fond.

Le Phoenix-Sun n'est pas un cas isolé. Phoenix-Sun, SS Veles, Oceanic Power, Katina, Cool Aster, Puc Hai Sun, Most Sky, ACE 1,...

Le SS Veles, battant pavillon des Tuvalu, a été abandonné le 17 mars 2013 dans le port de Rio Tuba à Palawan aux Philippines, à son bord dix-sept marins : un Ukrainien, huit Indiens, neuf Russes. Les Russes et l'Ukrainien furent rapatriés sans salaire. À ce jour, on ne connaît rien du sort des autres.

Le SS Veles, enregistré à Funafuti, arborait le pavillon de Tuvalu. La Direction de la commission d'enquête sur les transports en Extrême-Orient avait lancé les débats dans les médias. Les marins manquaient de nourriture et d'eau potable et n'avaient pas accès aux commodités pour une hygiène de base. Ils n'étaient pas payés. Sans argent, ils ne pouvaient quitter le navire. La seule option qui leur était offerte était le travail sans salaire, déclarait un site russe de nouvelles.

Le Jibreel Ameen, pavillon du Bangladesh, abandonné à Surabaya. Huit marins sans eau et sans provision. 252 000 dollars en attente de paiement.

Surabaya n'est pas une plage dorée en Indonésie.

En décembre 2012, encore au Canada, souvenez-vous, dans les eaux bien plus froides du Labrador, en Nouvelle-Écosse, c'est le Craig Trans, un remorqueur battant pavillon Bolivien, qui avait été abandonné à Halifax. Nul besoin de vous rappeler qu'il y faisait froid. Huit marins étaient à son bord. Milton Tavora, le capitaine du Trans Craig, disait à CBC NEWS Nova Scotia qu'aucun des membres de l'équipage n'avait entendu parler de l'armateur et beaucoup d'entre eux témoignaient du manque d'argent de leurs familles pour s'approvisionner en nourriture.

Leur avocat, Eric Machum, disait tout haut ce que tout le monde pensait tout bas. «Ils ont peu d'options et n'ont d'autres choix que de compter sur l'aide de la communauté.» C'est aussi ce qui s'est passé à Sorel-Tracy.

Après une vie précarisée, des semaines sans nourriture, sans eau et sans avoir bien sûr reçu le moindre salaire, ils ont été pris en charge par la communauté.

Lors du PSC (Port State Control) de Transport Canada, les inspecteurs avaient établi que les conditions de vie à bord du navire Trans Craig étaient une réelle menace pour la santé de l'équipage. Le navire était insalubre.

En France. Il existe un fonds de garantie et de solidarité pour les marins abandonnés.

J'ai compté plus d'une centaine de navires abandonnés entre 2009 et 2014, de tous pavillons, de tous pays d'origine. Bien d'autres encore sont rapportés par la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF), par les capitaineries ou encore les gouvernements. Ils se retrouvent dans la base de données de l'OIT où sont répertoriés les navires abandonnés, les «gens de la mer abandonnés», les ports et la situation des marins connus à ce jour.

Bien d'autres encore sont rapportés par l'ITF (Fédération internationale des ouvriers du transport), par les capitaineries ou encore les gouvernements. Souvent à la dérive, dans les brumes sociales du transport maritime, les marins ont tout à perdre, d'ailleurs, ils perdent tout au presque.

De facto, ils ne peuvent ni laisser le navire - un tel geste les place en rupture de contrat et les condamne à faire une croix sur leur salaire - ni travailler à terre sans permis de travail ou visas. Ils sont là où ils sont.

Amarrés. Tout s'immobilise.

Cela fait 10 ans que Patrice Terraz, photographe, a documenté et photographié ces marins à quai dans son reportage « Welcome on board », relayée par la Maison de l'image documentaire.

Qui vraiment sait que les marins qui se plaignent à l'ITF se trouvent sur une liste rouge, réduisant quasiment à zéro leurs chances de se voir réengagés sur un autre navire?

Que dire du cynisme des armateurs allant jusqu'à embaucher en connaissance de cause et à dessein des équipages inhomogènes, de jouer sur les différences culturelles dans le but évident de mettre aux fers la solidarité à bord?

Les salaires? Pas plus de 400 euros par mois pour certains marins.

« Car le transport maritime est un chaos social, l'expression d'une opacité organisée, entretenue par les pavillons de complaisance...», témoigne Patrice Terraz sur son site.

Vies de naufragés à la dérive sur des navires à quai.

Perdus, sans horizon.

Le monde ferme les yeux.

Les pavillons de complaisance fleurissent et se hissent sur les drisses.

Les armateurs à l'abri des tempêtes, dans les brumes des vides juridiques. Bien à l'abri à terre.

Où se trouve le cap de Bonne-Espérance?

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