Ça commençait comme ça. Salut le jeune. Tu te souviens? je t'avais écrit une lettre, en mars. Je t'en demandais beaucoup, sans savoir que tu m'en donnerais autant. REER, hypothèque, flos et pli au pantalon, je te parlais de mon impuissance, et je te demandais de leur dire non, pour nous. Je te disais combien j'avais besoin de ton euphorie, de ta rage, de ta force, de ta liberté. Aujourd'hui c'est fini. Tu retournes en classe. Étudier. Tu n'as jamais eu d'autre projet. Ta cohérence honore ton printemps et ton carré de tissu.
La fin de la session parlementaire, la fin des cours et la venue de la saison estivale ont ralenti le mouvement étudiant ainsi que le mouvement d'indignation des citoyens en général. Les manifestations sont moins fréquentes moins nombreuses. La forte probabilité d'élections générales en automne donne un espoir aux indignés d'un possible changement et d'amélioration, mais...
Jean Charest est buté, bouché, borné, méprisant, arrogant, entêté. Autant de qualités qui ne devraient jamais être accolées à un homme d'État qui se respecte dans une démocratie qui ser(vai)t d'exemple au reste du monde. Derrière cet aveugle qui conduit le Québec droit dans le mur, les deux mains dans nos poches, une armée de borgnes suit les yeux fermés.
T'avais le droit d'être pour l'augmentation des frais de scolarité. Peut-être même que t'avais de bons arguments. Peut-être même que tes calculs étaient justes, et que ta perspective économique faisait du sens. Depuis, la rue a rougi et ton incompréhension a désormais laissé place à ta mauvaiseté. Hier, tu ne comprenais pas la jeunesse, aujourd'hui, tu la détestes.
Ceux qui se sentent impuissants devant la rage de cette jeunesse qui déferle à grands coups de créativité, de pacifisme et de joie de vivre, mais qui refuse obstinément de se taire, n'ont qu'une explication: ce sont des enfants rois. On leur a toujours tout donné tout cuit dans le bec et ils sont incapables d'essuyer un refus. Pourtant, ils sont le pur produit d'une évolution sociale qui se révélera sans doute salutaire pour l'avenir du Québec.
Entre deux coups sur les casseroles, c'est tout le Québec qui prend son air! Et tout le monde avec lui. Car pour des millions maintenant, partout, de Denver à Paris en passant par le Caire ou Ramallah, ce « printemps érable » s'inscrit clairement dans un mouvement mondial, qui va des révolutions arabes aux manifestations grecques et espagnoles, ou encore au mouvement Occupy en lutte contre l'austérité. La solidarité internationale qui déferle de partout est indéniable et quoiqu'en dise Monique Gagnon-Tremblay, ce n'est pas des futilités!
Le président du Conseil du patronat du Québec, Yves-Thomas Dorval, en rajoute une couche. Dans sa lettre envoyée aux médias, il demande une période d'accalmie à l'approche de la période estivale. Il faudrait donc arrêter d'être indigné parce qu'une vingtaine de millionnaires bardés de logos veut faire des tours de chars à 300 km/h? Qu'on rentre dans les rangs parce qu'il va bientôt y avoir des défilés de clowns dans nos rues? Qu'on cesse de penser parce que c'est la saison des festivals? Qu'on ferme nos gueules parce qu'on installe des podiums dans le centre-ville?
Devant la réaction massive des jeunes suite à la hausse des frais de scolarité, les Forums jeunesse auraient pu organiser des débats pour favoriser l'échange d'idées, organiser des panels d'experts pour que les jeunes comprennent mieux les enjeux en cause, superviser les votes de grève pour stimuler l'intérêt à la démocratie. Mais non. Rien.
C'est fini. Enfin presque. Enfin sûrement. Enfin j'imagine. Il faut sauver les festivals, le grand prix, le dollar. Priorités. Tu te souviens de moi le jeune? C'est moi, le passant. Je t'écrivais, c'était au début, c'était en mars, je te parlais de mon impuissance et de mon scaphandre. Je te demandais de l'aide. Tu te souviens pas? Je comprends. Avoir pris autant de coups de matraque sur la gueule, avoir été poivré comme un steak à relever, ça se peut bien ...
Rappelons-nous qu'en novembre 2010, en moins d'une semaine, ils étaient plus de 165 000 à signer une pétition autorisée par l'Assemblée nationale du Québec, demandant la démission de Jean Charest comme premier ministre et comme député de Sherbrooke. L'intimé et les membres de son gouvernement avaient fait la sourde oreille. Cette fois, la contestation s'est faite en direct, dans la rue.