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Gaétan Barrette doit s'occuper aussi de l'intimidation dans nos institutions

06/09/2014 09:14 EDT | Actualisé 06/11/2014 05:12 EST

Le ministre Barrette a raison de traiter en priorité les cas d'intimidation et de cyberintimidation. Il s'agit d'un dossier complexe dont les ramifications s'étendent à toutes les couches de la société. Même si chaque famille et chaque personne est directement concernée, il est bon que le gouvernement donne le ton étant donné l'amplification du phénomène par les réseaux sociaux.

Du plus violent au plus subtil, ce vieux fond de barbarie que nous tentons d'exorciser depuis la nuit des temps relève d'une énergie de détresse intérieure dont personne n'est exempt. Cette pulsion momentanée pousse notre être à briser toutes les conventions de civilité pour sauver la face (insulter une adolescente devant les autres pour avoir l'air fort), sauver notre emploi (policier/pompier et fonds de retraite), sauver notre empire (collusion, corruption, gangstérisme), sauver notre honneur (tuer sa femme), etc. De multiples soupapes pour soulager la détresse psychologique conduiront certains à déverser leur marasme intérieur sur les autres (culture du viol, propos haineux encouragés par les radios poubelle, violence conjugale, rage au volant, harcèlement au travail, etc.) au lieu de gérer leur souffrance en eux-mêmes. Des outils doivent être promus et le gouvernement a certainement un rôle à jouer pour favoriser l'expression d'une civilité de plus en plus déficiente.

L'esprit néolibéral et les réseaux sociaux

Notre société plurielle est sujette à toutes sortes de tensions. Entre autres, la culture néolibérale qui s'est installée depuis les années 80 a engendré un stress supplémentaire sur tous les travailleurs et entrepreneurs, de plus en plus déconnectés des valeurs humanistes. Nous commençons à peine à voir les effets dévastateurs de la pensée néolibérale dont les libertariens, à la recherche de privilèges leur octroyant un droit d'exception, se font les ardents défenseurs. En principe, dans une démocratie, personne ne peut être libre des droits des autres car nous sommes tous co-responsables d'une société juste. Lorsque le principe est rompu, évidemment, la tension monte et l'intimidation devient la voix facile pour défendre ses intérêts. Est-il utopique de croire que le ministre Barrette traitera le problème d'intimidation sur la base du principe et d'une vision globale ?

Car en fait, les réseaux sociaux agissent simplement comme amplificateur d'un problème vieux comme le monde. Mais dans un contexte où la liberté d'expression est accessible à tous les âges, on habitue les jeunes très tôt à exposer leurs opinions comme si elles avaient une valeur absolue, alors qu'ils ne sont pas encore formés à la pensée critique et qu'ils sont encore vulnérables aux manipulations. Ainsi l'insulte devient une culture: nos journalistes professionnels succombent eux-mêmes à cette pratique via Twitter , faisant passer pour une critique objective leur point de vue de plus en plus personnel.

Voilà un cocktail explosif de dégénération du discours qui favorise le passage à l'acte de nos bas instincts. Tout le monde peut dorénavant exprimer son instinct de vengeance publiquement au nom de la liberté d'expression. Nous sommes loin de la rhétorique d'Aristote. Voilà le lot des droits individuels basés sur l'inconscience civique et l'immaturité du moi : certains usent même de leurs libertés individuelles pour justifier l'intimidation voire leur violence.

Les zones grises

Mentionnons aussi que le docteur Barrette travaille le dossier de l'intimidation sous la bannière du Parti libéral, parti qui s'est fait complice de la violence chez les étudiants lors de la crise printanière de 2012. Dans cette très délicate tâche de délimiter ce qui est de l'ordre de l'intimidation et de la manifestation légitime, le gouvernement libéral nous a montré sa capacité à déraper, en structurant les zones grises à l'avantage de l'establishment qui favorise un État policier, protégeant ainsi les privilèges néolibéraux. Le parti libéral a alors brimé le droit d'association et de manifester et donc d'exprimer sa pensée librement sur la place publique. Cette position l'a rendu complice de l'accroissement d'injustices sociales, terreau de l'intimidation.

Le désir de prévenir de la part d'un ministre est plus que bienvenue. Mais comment donner l'exemple lorsque nos politiciens nous offrent un piètre modèle de probité civile ? L'instabilité du ministre Barrette quant à ses intérêts changeants le rend difficile à suivre dans son cheminement intellectuel. Ce trait, qui n'enlève rien à sa bonne volonté du moment, sème le doute sur le suivi qui permettra l'atteinte de résultats. Le ministre Barrette n'est donc pas le mieux placé pour faire la leçon, lui qui a l'invective facile, la manière indélicate et l'opiniâtreté précaire. Ce dossier serait-il l'occasion pour lui de refaire son image ?

Pourquoi protéger les communautés religieuses plutôt que les médecins ?

Le dossier sur l'intimidation est important en matière de santé publique, mais le phénomène précède l'avènement des réseaux sociaux. Alors président de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, le docteur Barrette s'en est inquiété au point qu'il a rédigé un mémoire, en 2008, dénonçant la violence que subissent les médecins spécialisés dans les soins aux femmes de la part de certaines communautés religieuses.

« Lorsqu'un médecin en service devient bien malgré lui victime d'agressions verbales, de violences physiques, fait l'objet de menaces répétées ou d'intimidation [...] directement attribuables à l'expression exacerbée de valeurs ou de croyances ancrées au sein de certaines communautés; lorsque ce type de manifestation risque de compromettre la santé et la sécurité d'une patiente, du personnel et du médecin lui-même, il y a là matière à une sérieuse réflexion. »

Monsieur Barrette a depuis valsé d'un parti politique à l'autre. Son choix soudain et étonnant pour le PLQ semble l'avoir amené à renier les valeurs qu'il prônait dans son mémoire et l'a conduit à abandonner les médecins qu'il défendait hier contre l'intimidation faite par certaines communautés à leur endroit. Le docteur Barrette ajoutait dans son mémoire : « Par ailleurs, nous sommes convaincus que la problématique que nous soulevons touche d'autres professionnels oeuvrant en santé ou dans d'autres domaines des services publics. »

Le docteur Barrette a raison, l'intimidation est partout et nos politiciens, comme nous l'avons vu à la Ville de Montréal, ne sont pas épargnés. Dès lors, il est presque indécent que le ministre libéral parle d'intimidation lorsqu'il est traité de personne en surpoids, alors qu'on n'a fait presque aucun cas de la tentative d'assassinat sur Pauline Marois ou de l'omerta que pratiquait Gérald Tremblay paralysé par la mafia : on dit que l'intimidation sur les réseaux sociaux est anonyme, que dire de l'intimidation des parrains et autres pressions invisibles exercées par les pouvoirs financiers sur nos instances municipales et provinciales ? Cette intimidation-là est extrêmement dommageable pour la santé de nos institutions et de notre sécurité générale car elle crée des injustice sociales qui encouragent la violence. On s'attendrait à ce que le ministre libéral l'inclut en priorité dans son ménage, là où se trouvent les vraies affaires; en sa qualité d'élu, il est aussi responsable de favoriser la paix sociale.

Il est vrai que, de par son instabilité intellectuelle, le député de La Pinière laisse planer un doute quant à sa capacité de résister contre l'intimidation que peuvent pratiquer le pouvoir de l'establishment, des lobbies religieux et autres amis souterrains du parti. Mais il serait heureux qu'il se rappelle son mémoire et qu'il ne se défile pas devant la responsabilité qui lui incombe de passer de la parole aux actes dans ce dossier des plus pertinents. M. Barrette pourrait enfin ressaisir l'occasion d'offrir aux médecins un encadrement contrant l'intimidation et, au nom de ses principes plutôt que de ses intérêts personnels, étendre ces mesures à tous les paliers gouvernementaux vulnérables au chantage.

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