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Pourquoi Donald Trump n’a-t-il pas condamné unilatéralement les néonazis?

Toute cette situation n'a fait qu'amplifier un contexte tendu qui aurait pu possiblement se résorber plus rapidement pour le bien du tissu social.

15/08/2017 05:56 EDT | Actualisé 15/08/2017 05:56 EDT
Jonathan Ernst / Reuters
Ce refus de condamner immédiatement et unilatéralement les actes néonazis s'articule donc autour d'une stratégie de communication qui vise à renforcer le discours voulant que les militants du président ne puissent faire confiance qu'à lui-même pour livrer son message sans qu'il ne soit détourné par des intérêts étrangers, même si ces derniers proviennent de l'intérieur.

Lors du week-end du 11 août 2017, dans la ville de Charlottesville en Virginie, le porte-parole et ancien leader du KKK, David Duke, a annoncé que les manifestations armées de sympathisants néonazis, en marge du retrait imminent de la statue du controversé général Lee, représentaient un « point tournant » dans leur lutte pour se réapproprier le pays à la lumière de l'agenda du président Donald Trump.

Suivant une série de débordements violents entre les groupes racistes et des contre-manifestants associés à la gauche activiste, un sympathisant néonazi a utilisé sa voiture comme arme de destruction massive tuant une personne et en blessant près d'une vingtaine au passage.

Comme il est d'usage lors d'un tel scénario, les dires du président étaient attendus par l'ensemble de la population des États-Unis et, de manière plus large, une certaine proportion de la population mondiale. Or, l'annonce initiale du président Trump est devenue un sujet controversé alors que ce dernier a condamné la violence provenant de «plusieurs côtés» (« many sides ») sans mentionner clairement la menace néonazie.

Toute cette situation n'a fait qu'amplifier un contexte tendu qui aurait pu possiblement se résorber plus rapidement pour le bien du tissu social.

Le dimanche matin le 13 août, la Maison-Blanche a publié une annonce anonyme qui cette fois-ci incluait une condamnation nominale des groupes suprématistes, racistes, le KKK et les néonazis. Par contre, la source anonyme de cette déclaration est également devenue source de controverse, ainsi que la lenteur du président à lui-même rectifier le tir à propos de ses dires initiaux. Toute cette situation n'a fait qu'amplifier un contexte tendu qui aurait pu possiblement se résorber plus rapidement pour le bien du tissu social.

Pourquoi donc Donald Trump n'a-t-il pas condamné immédiatement et unilatéralement les néonazis lorsqu'il en a eu l'occasion lors de sa conférence de presse du samedi après-midi 12 août?

Plusieurs hypothèses furent soulevées à propos de cette stratégie de communication particulièrement inusitée: la Maison-Blanche est infiltrée de conseillers proches des valeurs suprématistes, l'absence d'un directeur des communications compétent, la base militante des sympathisants de Donald Trump contiendrait des suprématistes ou même l'idiotie du président lui-même.

Pour ma part, je crois que la réponse de la Maison-Blanche est conséquente avec la stratégie communicationnelle déployée depuis l'arrivée de Steve Bannon, ex-éditeur-en-chef de la plateforme de nouvelles Alt-Right Breitbart, dans l'entourage de Donald Trump.

Ancien banquier marginal de la Goldman-Sachs, devenu producteur conservateur à Hollywood pour finalement trouver sa niche à titre d'activiste à succès au sein du mouvement politique de droite Tea Party, Steve Bannon a toujours souhaité venir à bout des élites qui n'ont semblent-ils jamais reconnus Bannon comme l'un des leurs.

Selon le magazine The New Yorker, Steve Bannon voit sa lutte politique comme étant une « révolution populiste » qui doit sauver les valeurs américaines de ceux qui sont laissés pour compte, un peu comme ce qu'il avait lui-même vécu dans les hautes sphères de la finance et du divertissement. Une situation qui ressemble à la perspective vécue par Donald Trump telle que dépeinte par le documentaire The Choice 2016, de la PBS, qui présente le candidat présidentiel comme étant un homme qui a dû lutter contre l'oppression des élites de Manhattan à l'époque du développement de son projet immobilier Trump Tower vers la fin des années 70.

Les difficultés éprouvées par Bannon et Trump, deux hommes aux conditions relativement plus favorables et aisées que la moyenne de la population, sont donc la résultante d'une opposition à une classe sociale en contrôle du discours et de l'ordre des choses: cet establishment, ces élites qui commandent à l'encontre des idéaux chers aux deux compères.

La grande séduction (réussie) durant la campagne présidentielle fut de vendre l'idée au grand public que cette oppression de certaines valeurs associées à une génération passée, souvent masculine et blanche était causée par des étrangers : les Mexicains, les musulmans, les femmes, les valeurs new-yorkaises (qui font écho à la conférence de presse récente de Stephen Miller, conseiller en communication de la Maison-Blanche, qui a rabroué un journaliste américain de descendance cubaine à propos de ses valeurs « cosmopolites », c'est-à-dire des valeurs qui émanent de la ville, qui sont plus libérales, voire juives et mondaines).

Après avoir été en mesure de convaincre une certaine base militante durant la campagne électorale que l'ennemi des valeurs américaines était nécessairement « un autre » aux attributs incompatibles, la stratégie à la suite de l'élection de Donald Trump était désormais de dépeindre le journaliste, ce membre de l'élite des grands centres urbains qui fait de la désinformation, de la « fake news », et qui agit à l'image de ces étrangers qui veulent métisser les valeurs fondamentales de l'Amérique, comme le nouvel ennemi.

Or, de manière plus large, cette stratégie vise à réduire l'influence du message de ces grandes centrales journalistiques au profit de nouvelles plateformes de diffusion ou de vieux micros conservateurs sympathiques aux valeurs défendues par la nouvelle administration.

Résultat: la critique devient impossible de part et d'autre, car l'un ou l'autre devient nécessairement subjectif par rapport à la position qu'on souhaite défendre; piégé dans le « pour ou contre », donc.

Ainsi, en ne condamnant pas unilatéralement les actes néonazis comme étant du terrorisme intérieur, mais préférant blâmer la violence sous plusieurs formes, le président s'assurait à la fois de rassurer sa base militante qu'elle n'est pas pour les racistes tout en offusquant ses opposants qui accuseraient Trump d'avoir normalisé les gestes d'activistes antiracisme à ceux de Néo-Nazis.

Résultat: peu importe si la Maison-Blanche décide de préciser ou nuancer ses propos au cours des jours qui suivent, l'espace laissé vacant n'a fait qu'augmenter la polarisation entre deux positions qui n'avaient d'autres choix que de se radicaliser davantage; un débat entre « nous ne sommes pas racistes » et « vous ne dites pas assez que vous n'êtes pas racistes ».

Cette situation se déplacera jusqu'ici au Québec alors que dimanche après-midi, la chroniqueuse du Journal Métro et activiste de gauche, Maïtée Saganash, dénonça le silence du chroniqueur conservateur au Journal de Montréal Mathieu Bock-Côté pour ne pas avoir dénoncé les attaques néonazies qui se sont déroulées dans une petite ville d'un pays voisin. Cette prise de position discutable et probablement sarcastique déclencha une série de commentaires de différentes factions polarisées qui en profitèrent pour s'insulter à grands coups de « vous faites de la diffamation raciste» et « vous ne dénoncez pas assez rapidement les gestes racistes commis par des Blancs ».

C'est ce type de polarisation qui favorise le pouvoir politique mobilisé par la Maison-Blanche qui se garde ainsi le privilège de se présenter comme étant le réel défenseur des valeurs américaines devant des ennemis qui refusent de souligner les bons coups de l'administration politique même dans un contexte où l'unanimité du président devrait être une évidence.

À titre d'exemple, au lendemain de la conférence de presse du président Trump du samedi 12 août, alors qu'il plaidait pour l'unité au pays, une publicité approuvée par son équipe présentait clairement les ennemis « de notre président » (« attacking our president ») comme étant les politiciens Démocrates (plus précisément Chuck Schumer, un Juif, ainsi que Elizabeth Warren, une femme), les journalistes (associés à des discours cosmopolites) et les politiciens de carrière (incluant une femme noire et un membre de l'establishment politique qui pourrait très bien être interprété comme étant un de ces républicains qui confrontent le président sur différents enjeux de manière quotidienne).

Ce refus de condamner immédiatement et unilatéralement les actes néonazis, et ce même s'il l'a fait dans le cadre d'une conférence de presse le lundi 14 août en après-midi, après avoir tout d'abord réaffirmé les succès de ses mesures économiques, s'articule donc autour d'une stratégie de communication qui vise à renforcer le discours voulant que les militants du président ne puissent faire confiance qu'à lui-même pour livrer son message sans qu'il ne soit détourné par des intérêts étrangers, même si ces derniers proviennent de l'intérieur.

Le moment décisif évoqué par David Duke représente donc possiblement le triste constat que dans le contexte actuel, même lorsqu'il est question d'un ennemi historique comme les nazis, le tissu social est incapable d'arriver à un consensus. Et c'est ultimement ce que vise la stratégie de communication de la Maison-Blanche afin de légitimer son discours tout en délégitimant celui des « autres ».

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