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Gab Roy, Andrew Dice Clay et le divertissement pour imbéciles

24/10/2013 12:20 EDT | Actualisé 23/12/2013 05:12 EST

Je ne connais pas vraiment Gab Roy. À un point tel que je ne peux que présumer que son vrai nom est Gabriel Roy. J'ai rencontré Gab Roy à une seule occasion lors d'une soirée dédiée à la webtélé dans le cadre du FNC il y a de cela plusieurs années. Il m'avait semblé sympathique. Nous avons également échangé quelques mots en privé lors d'une conversation via la messagerie Facebook. La conversation était quelque peu animée, mais rien pour en faire une histoire.

Or, je ne peux affirmer avec conviction si j'ai eu la chance d'interagir avec Gab Roy, ou Gabriel Roy. Je ne crois pas être le seul à me poser la question et là réside, selon moi, l'essence même du controversé personnage Internet qui s'est récemment attiré les foudres avec son billet intitulé Shotgun sur Mariloup Wolfe (23 octobre 2013). Le billet qui ridiculisait Guillaume Lemay-Thivierge, tout en décrivant grossièrement le type de relation sexuelle qu'il aimerait entretenir avec Wolfe, supposément célibataire, fut décrit comme étant machiste, et de mauvais goût, par des milliers de Québécois en moins de 24 heures. Un tollé qui poussa le blogueur à retirer son billet et à émettre des excuses.

Pour la petite histoire, Gab Roy est une personnalité issue de l'Internet qui faisait dans le commentaire YouTube habilement monté dans des capsules à sketchs. Gab Roy est probablement l'un, sinon l'humoriste ayant su tirer le plus grand profit des nouvelles plateformes de communication à une époque où la majeure partie des gens achetaient encore des DVD de spectacle. Aujourd'hui, Gab Roy est essentiellement l'auteur d'un blogue, ironiquement nommé « Le vrai Gab Roy », duquel il redistribue son contenu via Twitter et surtout Facebook où il profite d'un vaste bassin de fans. Il est également un humoriste qui se donne en spectacle en tournée à travers le Québec. Sa démarche artistique, ses moyens de production et surtout de diffusion sont sensiblement indépendants, à la manière d'un Louis CK. Et c'est tout à son honneur.

Par contre, Gab Roy s'apparente davantage à Andrew Dice Clay qu'à Louis CK.

Andrew Dice Clay est le nom de scène de Andrew Clay Silverstein, sans contredit l'un des humoristes les plus mémorables des années 90. Son humour était cru et répondait à un désir de contreculture de la part d'une certaine classe qui en avait contre le concept de rectitude. Andrew Dice Clay fumait sur scène, utilisait un langage haineux, disait exactement l'inverse de ce qui pouvait être normalement communiqué sur scène, de la manière la plus crue possible. Là résidait les caractéristiques principales de sa routine.


Cette manière de faire n'était pas novatrice en soit, comme l'exprime Chuck Klosterman dans son plus récent bouquin I Wear The Black Hat, Grappling With Villains (Real and Imagined) :

« Un comédien décide de pousser sa comédie plus loin que les balises confortables de la société, il en souffre dans l'immédiat. Il attire l'attention, surtout négative. On lui colle l'étiquette de polarisant. Sa popularité monte, pour ensuite redescendre, se perdre dans l'oubli, pour être redécouvert des années plus tard comme étant caractéristique d'une génération. » [Traduction libre]

Chuck Klosterman précise cependant que ce n'est point de cette manière dont la société américaine se souvient d'Andrew Dice Clay.

« Sa vraie personnalité était inutilement trop proche de son personnage; pas assez investi comme Kaufman, pas assez superficiel comme Colbert. Il a finalement généré un personnage qui semble exactement comme sa propre personne, comme s'il choisissait de se doter d'une personnalité idéalisée sans assumer les conséquences de sa routine. Il n'obtiendra donc ultimement jamais le crédit d'être dangereusement authentique ou secrètement pertinent. Il n'était que populaire. » [Traduction libre]

Ceci dit, je dois avouer n'être que partiellement en accord avec l'analyse de Klosterman à propos d'Andrew Dice Clay. Je crois qu'il est effectivement, de manière plus large, une représentation adéquate de son époque. Dice Clay était un objet pertinent de contreculture, qui a cependant mal géré sa carrière à long terme. Sa récente performance dans le film Blue Jasmine de Woody Allen où son personnage livre une morale sur les séquelles du passé m'apparait en être une brillante démonstration.

On pourrait donc croire que Gab Roy est un nouvel Andrew Dice Clay, l'Andrew Dice Clay québécois. Cependant, même s'il est effectivement un produit de son temps, je crois que Gab Roy appartient à un autre type de créneau : le divertissement pour imbéciles.

Je ne dis absolument pas que Gabriel Roy est un imbécile, loin de là. Et je crois qu'il serait le premier à admettre que son personnage Gab Roy est un imbécile. Ce qui ne veut pas nécessairement dire qu'un personnage imbécile s'adresse à des imbéciles.

Je crois que Gab Roy s'adresse à des imbéciles.

Pas uniquement que des imbéciles, mais à des imbéciles quand même.

La multiplication des plateformes de diffusion n'est pas seulement l'apanage de Gab Roy. Tout le monde peut désormais diffuser de l'information et se réclamer une audience. C'est là que réside la principale différence entre Gab Roy et Andrew Dice Clay : Dice Clay était populaire grâce à son franc-parler cru à une époque de rectitude politique, Gab Roy est populaire grâce à son franc-parler cru à une époque où tout le monde peut être populaire.

Gab Roy a su être habile en se développant une popularité engraissée par les médias sociaux, il a même pu se développer un créneau alternatif à l'humour traditionnel, plus cru et populiste que la normale. Soit. Sauf qu'il arrive le moment dans une carrière florissante où il faut faire le choix d'affiner son personnage ou de risquer d'affronter un mouvement qui demande de dénoncer sa page Facebook pour contenu inapproprié (voir son billet à propos de Stéphane E. Roy). Gab Roy a raison de dire qu'un tel mouvement n'a pas sa place, car 1) il pourrait nuire à son gagne-pain, et surtout 2) parce qu'il est mené par Stéphane E. Roy qui non seulement ne saisit pas la démarche du personnage, mais qui a également déjà lui-même flirté avec le mauvais goût sur Twitter en inventant qu'il était perdu en forêt et en danger de mort.

Mais Gab Roy a le choix de son créneau. Il faut avoir la conscience du créneau pour lequel on cultive son contenu. Il n'est pas le seul, c'est de notre temps : Radio X est conscient qu'il diffuse du contenu pour des polémistes enragés, Sun News comprend comment bafouiller ses angles de nouvelles pour plaire à une audience qui ne saisit pas le stratagème. Gab Roy doit se demander si son humour, qui donne le goût à certaines personnes offusquées, hors de ses lecteurs habituels, de dénoncer son contenu comme si c'était de la pornographie infantile ou une page raciste, est vraiment ce qu'il souhaite pour lui-même.

Je comprends le dilemme, j'ai moi-même fait du stand-up controversé pendant des années, j'ai développé un personnage qui porte mon nom pour mon premier roman Yupster et je poursuis présentement cette démarche dans le cadre d'une chronique dans Nightlife.ca. Cependant, je n'occupe pas un créneau qui donne le goût à un lectorat externe de dénoncer mon contenu comme étant inapproprié. Peut-être de mauvaise qualité, mais pas inapproprié.

Je suis certainement beaucoup moins populaire que Gab Roy. Or, je lui souhaite justement que cela ne soit pas la seule et unique raison pour laquelle on se rappelle de lui. Car aujourd'hui, nous pouvons tous être populaire, n'en tient qu'à chacun de nous de savoir pourquoi et comment nous y parvenons.

Et surtout, grâce à qui nous obtenons cette popularité.

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