Sylvain Campeau

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Milutin Gubash: œuvres à l'abandon!

Publication: 07/05/2013 15:35

Milutin Gubash, In Union, Fonderie Darling, du 4 avril au 12 mai 2013.

Milutin Gubash vient de terminer un cycle dans sa vie d'artiste. D'abord, de manière circonstancielle puisqu'il termine sa résidence de trois ans dans un des ateliers que la Fonderie Darling met à la disposition d'artistes sélectionnés après soumission de dossier. Mais, surtout, il vient aussi de clore, avec la présentation de l'exposition Les faux-semblants, au Musée d'art de Joliette, en décembre dernier, un ensemble de cinq expositions dans cinq institutions différentes où un commissaire était invité à faire sa propre sélection dans les travaux récents de l'artiste montréalais. Si, dans ce dernier cas, c'est Marie-Claude Landry qui en a été la commissaire, il y avait eu auparavant Shirley Madill, au Rodman Hall Art Centre de l'Université Brock; Crystal Mowry, de la Carleton University Art Gallery; Sandra Dyck de la Kitchener-Waterloo Art Gallery et Ryan Doherty, de la Southern Alberta Art Gallery, qui se chargèrent de présenter leur propre version de l'univers de l'artiste.

De quoi est-il fait, cet univers? D'une autofiction teintée d'autodérision. Après avoir abondamment utilisé ses parents comme protagonistes de ses photographies et vidéos, Milutin a choisi, il y a quelques années, de puiser à même son histoire familiale pour enrichir son travail. Il en résulte une sorte de quête de soi par ses antécédents familiaux en des productions vidéographiques et photographiques aux allures, parfois, de sitcom et de documents quelque peu altérés. Une pièce en forme le meilleur exemple. Il s'agit de Born Rich, Getting Poorer, série vidéographique en six épisodes, qui commence avec un retour sur les lieux de l'enfance d'un Milutin cherchant un endroit où disperser les cendres de son père, au remake approximatif, avec comédiens amateurs, de la soirée de noce des parents, en passant par un retour de l'artiste, prenant prétexte d'une exposition, dans le village natal dont il ne reconnaît évidemment rien.

Mais le projet n'en reste pas là. Il y est aussi question, en vrac: d'artistes locaux, de la mort suspecte du grand-père maternel, de présomption de censure exercée par les autorités politiques, de photographies retouchées montrant de réelles sculptures d'art moderne commandées par le régime communiste de Tito, un anachronisme esthético-politique quand on sait ce que les autorités socialistes soviétiques pensaient de ces exemples de dégénérescence capitaliste. Toutes ces pièces, montrées dans l'une ou l'autre des expositions dont j'ai fait état plus haut, le sont à nouveau dans In Union, à la Fonderie Darling. D'autres nous ramènent à des expositions antérieures, comme Lots, présentés au Musée d'art contemporain de Montréal, en 2007.

Mais, cette fois, il en va de toute autre chose. Car Milutin s'est amusé à étendre ses œuvres par terre, dans un échantillonnage qui offre à la vue les premiers travaux du début des années 2000, avec Playing Possum, jusqu'aux plus récentes pièces, reprenant du coup des œuvres montrées, il y a peu, dont Born Rich, Getting Poorer, quoi qu'en des moniteurs dispersés aux quatre coins de l'espace d'exposition. Cette apparente désinvolture est voulue. L'idée est de réagir au fait d'avoir récemment tant exposé sous l'égide de commissaires, chargés de sélectionner et d'ordonner les œuvres pour créer un ensemble qui fasse sens. Ce laissé-en-vrac des pièces est une sorte d'attente et d'espoir de sens qui serait cette fois accordé par le seul spectateur, laissé presque sans repères dans cette jungle. L'opportunité est aussi belle pour un retour critique sur cette frénésie de nouveautés, alors que l'artiste doit maintenir l'intérêt pour son travail dans une production abondante et variée, sacrifiant aux exigences du marché de l'art. Même si lui reste sur les bras après coup, un grand nombre d'objets devant être entreposés.

On se retrouve donc devant ce qui nous semble d'abord être une sorte de fatras. Mais, en fait, des outils nous sont offerts pour que l'on arrive à s'y retrouver. D'abord, il y a des échelles auto-portantes qui, à certains lieux bien choisis, permettent de nous élever au-dessus de cette masse de choses couchées et de visionner les pièces étendues dans une relative distance, selon une perspective plus confortable. Puis, il y a que le tout a été cartographié: un plan est disponible, accroché aux murs, en divers endroits. On doit donc y retourner pour arriver à identifier les œuvres. On remarque des cases vides, peuplées de cartons blancs, sur lesquels le titre de l'œuvre est inscrit. Ces morceaux de papier ont été découpés à l'échelle des œuvres plus difficiles à emprunter. Ils y sont en lieu et place de celles-ci et le nom de l'heureux propriétaire y apparaît.

Ces laissés-pour-compte offrent un contraste remarquable avec les autres occasions que nous avons eues, récemment, de contempler le travail de Milutin Gubash, dans des présentations soignées où un fil narratif se proposait à nous. Dans l'espace ainsi occupé de la Fonderie Darling, les spectateurs en sont réduits à errer entre les œuvres, cherchant à recoller les morceaux d'une expérience passée, dont la richesse artistique est ici, volontairement, présentée dans l'abandon d'une friche.

La Fonderie Darling organise une discussion avec Milutin Gubash, le jeudi, 9 mai, à 18h. J'y assisterai d'ailleurs en qualité de participant.

 
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