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Lettre ouverte à Denis Vaugeois: l'industrie du livre se transforme

12/02/2016 10:27 EST | Actualisé 12/02/2017 05:12 EST

L'auteur d'aujourd'hui est un entrepreneur. Le saviez-vous? L'image ancienne qu'on se faisait de l'écrivain, une sorte de taupe solitaire portant les cheveux ébouriffés et les lunettes sur le bout du nez, qui se contentait d'écrire, exclu de la société, n'existe plus. Du moins, presque plus.

L'industrie se transforme, mais le ministère de la Culture et des Communications du Québec se complaît dans ses vieilles manières. Je vous recommande de tenir compte de ce fait dans votre réflexion en vue de revoir la Loi 51 (Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre). Il faut que la vision même de l'univers du livre au Québec change, qu'elle s'adapte à une nouvelle réalité.

Aujourd'hui, la réclusion n'existe plus dans la mentalité de l'écrivain. On voit ces adeptes de cette vision moderne, tout souriants, dans les salons du livre. Ils multiplient les rencontres d'auteurs et offrent des ateliers de création. Ils s'impliquent dans leur milieu social. Ils ont confiance en leur potentiel et leurs talents. Ils travaillent dur pour produire des œuvres de qualité et ils réussissent. Ils sont travailleurs autonomes ou incorporés. Surtout, ils veulent le contrôle sur leur business, ce qui inclut la gestion de leurs droits d'auteurs.

Pour cette raison, plusieurs d'entre eux décident de s'investir dans la diffusion de leur art et d'investir dans la mise en marché de leurs écrits. Leurs méthodes flexibles et modernes pour publier et distribuer leurs œuvres, en format imprimé ou numérique, s'ajustent facilement au marché actuel du livre au Québec.

Munis d'idées nouvelles et fort innovatrices, d'une volonté à toute épreuve et d'un excellent dynamisme, ces écrivains ont rarement recours à l'ancienne méthode offerte par les maisons d'édition agréées. Même si les réfractaires aux changements dans le milieu littéraire du Québec les boudent, ces créateurs de l'ère moderne performent bien, tant ici qu'en Europe et dans le reste du Canada francophone.

Ça s'appelle de l'édition indépendante et j'en fais partie. Personne ne vous en a parlé, n'est-ce pas? C'est un sujet tabou. À l'avant-garde des changements nécessaires pour revitaliser notre univers du livre, nous bousculons un peu trop le vieil ordre établi. Saviez-vous que le ministère considère ces membres très actifs du milieu littéraire comme ne faisant pas partie de l'industrie?

Curieusement, alors que nous ne demandons rien aux contribuables, on nous ignore. Cette portion de l'univers du livre québécois, qui s'accroît chaque année, n'est pas mesurée.

L'édition indépendante ne réclamant pas de subventions pour produire sa belle littérature, elle n'entre pas dans cette catégorie de calcul non plus. Pour le ministère, ce qui n'est pas inclus dans un rapport n'existe pas. Ainsi, notre gouvernement nous soupçonne d'être... des fantômes.

Pourtant, nous faisons beaucoup de bruit, au point de faire peur à la vieille garde rigide qui insiste pour ne rien changer, et nous prenons de plus en plus de place dans l'univers du livre au Québec. Nous dérangeons, c'est sûr. Mais nous sommes là pour rester...

En nous traitant en parias, on nous évince de nombreuses activités littéraires, de programmes de développement et de plusieurs concours, tous limités aux écrivains publiés chez des éditeurs agréés. Donc, à cause de la loi 51, la loi que vous avez par ailleurs créée, une discrimination systémique s'est installée avec les années. Le critère logique de la «qualité de l'œuvre» a été remplacé par celui très inéquitable « d'être agréé». D'ailleurs - vérifiez si vous ne le croyez pas - le fait d'être agréé n'est pas une garantie de qualité.

Monsieur Vaugeois, il est temps que le système actuel disparaisse pour faire place à une infrastructure moderne et flexible, digne de notre littérature... toute notre littérature. Vous avez le pouvoir de changer les choses. Sortez des sentiers trop battus et ouvrez votre intelligence aux idées nouvelles et plus contemporaines. Permettez à notre littérature d'entrer dans le 21e siècle... Il serait temps, vous ne croyez pas?

Participez aux efforts pour éliminer cette chasse gardée un peu trop rigide qui s'accroche au passé. Trouvez le moyen de faire cesser cette discrimination systémique dont le point de départ est une loi fort boiteuse. Son nom, Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, ne montre-t-il pas l'importance d'inclure cette large portion de notre belle industrie littéraire, celle de l'édition indépendante?

Si vous le voulez, je peux vous faire rencontrer de nombreux écrivains et éditeurs qui sont des entrepreneurs de cette nouvelle ère. Vous n'avez qu'à me le demander. Mes coordonnées sont accessibles à partir de mon site web.

De plus, au cas où vous l'auriez manqué, vous pouvez lire ma première lettre ouverte qui vous est adressée: Sur la place de l'auteur dans l'univers du livre.

Suzie Pelletier est l'auteure de la populaire série Le Pays de la Terre perdue qui se décline en six tomes (Le réveil, L'hiver, La mer, Les visiteurs, Le retour, Emmanuel).

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