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À vélo dans Montréal et dans la tête du messager que j'ai été

15/07/2013 11:15 EDT | Actualisé 14/09/2013 05:12 EDT

«L'adrénaline. Il y avait assurément une part d'adrénaline là-dedans.»

Récemment, avec quelques copains tous passionnés de vélo, nous nous interrogions sur la récente «discussion» (le mot polémique me semble un peu fort!) qui refait surface, encore, concernant la place du vélo sur la voie publique, mais aussi, cette fois, par rapport à la sécurité routière, les contraventions, etc.

Dans le groupe, quelques-uns, comme moi, ont pratiqué un métier honni de ceux qui sont à cheval sur la règlementation ou le respect du Code de la sécurité routière en vélo: messager à vélo. Quand on m'a questionné sur ce que j'avais préféré le plus par rapport à mes années de messager à vélo, c'est inévitablement «l'adrénaline» dont je me souvenais le plus...

Je l'avoue franchement, et c'est aussi le passionné de vélo de montagne et sensations fortes qui parle aussi, les risques inhérents au métier de «courrier» rendaient cette job là fascinante, tout comme la sous-culture (à ne pas confondre avec contre-culture) qui définissait jadis (ça fait quelques années que j'ai arrêté quand même!) ce milieu bien particulier.

Entre le bac et la maîtrise, je me suis installé un moment dans la métropole. Beaucoup de mes amis de l'Outaouais y habitaient, je n'étais pas du tout dépaysé. L'ennui c'est que j'ai terminé le bac en plein hiver et que je suis arrivé à Montréal un peu avant la crise du verglas. Des copains à moi réussissaient à payer leurs études en étant messagers à vélo, de vrais casse-cou! Je me souviens encore de voir un de mes meilleurs potes sortir d'un cours à l'UQAM habillé en messager à vélo qui pratiquait son métier l'hiver, la radio bien attachée sur la paroi d'un sac à dos de type «Cocotte». Sitôt les pieds sur l'asphalte non loin de l'intersection Berri et Ste-Catherine, le radio qu'il ouvre: «28 à l'écoute». Signal qu'il était prêt à recevoir des »calls». Et hop, l'élastique au poignet pour tenir la clé du cadenas en U et le voilà parti.

En moins de 48 heures, un des meilleurs mécanos pour transformer un vélo de route conventionnel en «bike de courrier» (guidon droit, pneus slick très étroits en hiver), le célèbre Leroux!, terminait les derniers ajustements de mon bike. Pas difficile de se trouver un radio à Montréal l'hiver pour l'aspirant messager. Steph, répartiteur bien connu à l'époque chez "Rapide» me donne une chance. Mon # sera le 27. Mes chums m'expliquent les rudiments de l'orientation à Montréal: St-Laurent coupe la ville en deux; De la Commune, c'est zéro et Crémazie, autour de 8500. René Lévesque devient Dorchester dans l'Ouest autour de 3500. Un quadrilatère.

Je me suis paumé la première journée, mais j'ai vite appris. D'abord, les rudiments de la conduite à vélo dans les conditions de «sloche» et de neige. Ensuite, comment faire de l'argent comme messager à vélo. Et la base c'est comment maximiser son temps pour additionner les livraisons. Cela implique inévitablement de briser quelques règles! Par rapport au code de la sécurité routière, pour un spécialiste du «centre» (lire de livraisons dans le centre-ville qu'on pourrait définir par De Lorimier jusqu'à Guy d'est en ouest et de Commune à Sherbrooke du nord au sud), obéir aux règles aurait inévitablement eu un impact sur la productivité. Comme le messager est payé au pourcentage de ce qu'il livre, il est impératif qu'il engrange le plus de livraisons possibles. Passer de la PVM vers le 1000 de la Gauchetière dix fois par jour en attendant gentiment les deux ou trois lumières amputerait assurément le nombre de livraisons au final.

Le billet se poursuit après la galerie

Vélo en ville au Canada


De plus, il est commun pour un messager d'expérience de cumuler des livraisons « directes », les plus payantes, car elles peuvent rapporter de deux à dix fois plus qu'une livraison normale. Cela peut parfois impliquer qu'on ajourne au «1 Notre-Dame» - le Palais de Justice, en attente d'un document capital. Croyez-moi, ce type de livraison se fait de façon directe, le répartiteur «s'ul dos», et il ne m'aurait même pas passé à l'esprit de m'immobiliser, par exemple, à la lumière de Beaver Hall, en pleine descente, alors que mon contact devait déjà être en attente des documents. Fait à noter, je ne me souviens pas d'avoir reçu une contravention pour avoir enfreint le Code de la route à vélo pendant toutes ces années. Il est vrai que la solidarité entre «bikers» faisait en sorte que si une opération de policiers à vélo avait cours, le message se passait vite entre messagers!

On me dira qu'une vie humaine perdue bêtement lors d'un accident de la circulation où un cycliste périt justement, car trop pressé ne vaut aucune «livraison directe» et c'est tout à fait vrai. Pendant mes années de messager, nous avions formé une association non-officielle afin de faire valoir quelques revendications minimales auprès des propriétaires de compagnies de messagerie: la fin du statut de travailleur autonome pour le messager (une arnaque considérant que cela n'avait comme but que de soustraire le messager des charges sociales des compagnies) et par le fait même sa couverture au régime de la CSST, un must considérant les dangers inhérents à ce travail.

style="float: En septembre 2002, l'impensable s'est produit dans la compagnie où je travaillais. Un jeune messager avait perdu la vie alors qu'il travaillait, dans un accident de la route au coin des rues Guy et St-Jacques. J'ai même retrouvé le petit journal intitulé Le messager de Montréal/Montreal Messenger auquel je contribuais à l'époque et qui se voulait le meilleur moyen de joindre l'ensemble de la communauté des messagers. Dans cette édition spécifique du journal, on y prêchait la prudence et la nécessité de former une association crédible afin de présenter nos revendications...

Mais la réalité c'est que dans la tête du messager que j'étais jadis, ce type d'accident ne pouvait arriver qu'aux autres.

J'ai tant aimé ce métier que je me souviens même d'avoir rappelé à l'occasion mon chum Stéphane chez Rapide quand j'étais de passage à Montréal quelques jours pour lui demander de me passer un radio, juste pour le rush, et pour revoir la vieille gang.

Pratiquer le vélo à Montréal, un défi de tous les instants!

Malheureusement, il arrive encore trop souvent que la relation entre cyclistes et automobilistes soit conflictuelle. Pratiquer le vélo à Montréal est un défi en toute circonstance et à toutes les saisons. Pendant les quelques années où j'ai pratiqué le métier de messager à vélo, certains en sont morts, par témérité, par accident. Mais d'autres ont été blessés inutilement à cause de la folie de certains automobilistes qui, pris de rage, ont usé de leur voiture comme d'une arme. Certains, yeux hagards, complètement enragés, perdent toute contenance et font des criminels d'eux-mêmes et s'en prenant physiquement aux cyclistes. Doit-on rappeler le triste événement qui avait impliqué le journaliste Florent Daudens?

Le plus souvent pendant toutes les années que j'ai passées à Montréal, j'ai parcouru cette ville à vélo hiver comme été pour mon bon plaisir, car elle est encore plus belle quand on est sur un vélo, plus peinard et silencieux, quand on prend le temps de humer ce que dégagent les petites rues de la Petite-Patrie, du Mile-End ou de la Petite Italie... Cela me manque beaucoup de rouler à Montréal.

Surtout, ce que ce boulot m'a laissé de durable dans la vie, c'est la passion du vélo, et ce en toutes circonstances. Aujourd'hui, vélo de montagne, cyclocross, vélo de route, je ne pourrais vivre sans mes vélos. C'est contagieux ces trucs-là! Comme une dope. En plus, c'est bon pour la santé.

Enfin, d'habitude.

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