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«Le silence assourdissant des salles de rédaction»

03/02/2015 10:01 EST | Actualisé 06/04/2015 05:12 EDT

Qui s'inquiète des mutations en cours chez Gesca du point de vue de l'information régionale, de la diversité d'information et de l'importance de ces quotidiens imprimés au sein de leur collectivité? Récit de rencontre avec l'ex-éditorialiste du journal Le Droit , Pierre Allard, congédié pour avoir défendu son journal de façon trop ostentatoire...

C'est par un dimanche frisquet que nous convenons de nous rencontrer Pierre Allard et moi. J'ai hâte. Je lis ses éditoriaux depuis longtemps dans Le Droit, journal régional de l'Outaouais sous le parapluie de l'empire Gesca. J'avais toujours été séduit par la finesse de ses analyses de la situation du français dans notre région. Son ardeur à défendre notre langue aussi.

Par le biais des médias sociaux, j'ai eu la chance de pouvoir communiquer avec lui; Twitter, Facebook, un plaisir d'échanger un à un. Avec le temps, je me suis mis à lire son blogue. On avait des atomes crochus c'est clair. Je me suis même pris à espérer que ce Franco-ontarien d'origine devenu Québécois depuis longtemps ait épousé la cause de l'indépendance du Québec. C'est pas de mes affaires, mais...

Et puis est venu ce jour d'été 2014 où je capte un message laconique de Pierre Allard sur Facebook selon lequel il venait d'être renvoyé par Gesca à cause d'un texte publié sur son blogue personnel qui critiquait la stratégie annoncée par les Desmarais pour l'avenir des journaux papiers régionaux comme Le Droit, Le Nouvelliste, etc. Pas tant une critique de ses patrons en fait qu'un vibrant plaidoyer pour la sauvegarde de ce journal où il travaille depuis 1969... Un premier appel téléphonique. Une connaissance virtuelle se mue ainsi en longue conversation. Ce n'est pas la première et c'est un des aspects les plus stimulants des médias sociaux en fait, des gens avec qui on partage des intérêts qui, un jour, quittent l'immatérialité et prennent voix... Suite à notre conversation, je ponds en 40 minutes un texte sur ce délit d'opinion manifeste, que le HuffPost publie dans la foulée.

Cette fois-ci, nous donnons suite à nos promesses d'une rencontre autour d'un café. Il fait froid, j'ai hâte de le rencontrer Pierre Allard. Ça fait ma journée.

Je n'ai pas été déçu. Si, un peu en fait, parce que Pierre m'a refusé de me prêter sa voix afin que je le cite en ondes. Je préparais une chronique sur l'avenir incertain d'une institution de l'information locale en Outaouais, le seul quotidien imprimé francophone, le journal LeDroit. Impossible de faire cette chronique sans lui parler avant. Pierre Allard a souvent été sollicité pour faire de la radio, mais a toujours refusé. Il ne s'est jamais senti prêt à le faire, me dit-il. Dommage. On a tellement besoin de voix pertinentes comme la sienne sur les ondes. Ça nous changera de... En tous cas, vous voyez ce que je veux dire.

«Le silence assourdissant des salles de rédaction»

En préparation à notre rencontre, j'ai lu tout ce que Pierre a écrit sur son blogue concernant les mutations en cours chez Gesca. J'ai aussi épluché ce que Baillargeon, l'excellent journaliste des médias, a rapporté dans ses articles publiés dans Le Devoir. Comme me le fait remarquer l'ex-éditorialiste du Droit, en dépit de l'importance de cette transformation pour l'offre d'information régionale, les journaux qui y sont disponibles, la diversité de l'information, peu s'écrit sur ce qui se passe en ce moment chez Gesca. Surtout, rien ne s'écrit là-dessus dans les pages des journaux de l'empire, silence complet.

Il est pourtant évident que l'ensemble des journaux régionaux sous le parapluie de Gesca risque fort de disparaitre à court ou moyen terme. Ce n'est pas rien!

pierre allard


Les enjeux

Comme l'expliquait le journaliste Stéphane Baillargeon dans Le Devoir du 22 janvier dernier, il y a deux réalités bien distinctes qui semblent inévitablement devoir s'affronter en quelque sorte en toile de fond des négociations en cours chez Gesca.

D'un côté le navire amiral La Presse / lapresse + et de l'autre, le Rest of Gesca qui couvre le Rest of Québec (ROQ). Toujours selon Baillargeon, le ROQ est vu comme un boulet pour l'empire des Desmarais. Si le navire amiral se porte plutôt bien, quoique le modèle de lapresse+ est loin d'être pérenne, la flottille régionale est, elle, plutôt laissée à l'abandon. Elle vivote. Et c'est ici que les lumières de Pierre Allard sont importantes, essentielles.

En mai dernier, André Desmarais a annoncé ses couleurs en quelque sorte concernant l'avenir des journaux régionaux. Fin observateur des médias et de l'information, l'éditorialiste Pierre Allard prend connaissance du contenu de cette allocution et réagit, à chaud, sur son blogue personnel.

Lui qui vient de célébrer avec ses collègues au Droit le centenaire du journal (1913-2013), lui qui y travaille depuis 1969, lui qui y a vu les hauts et les bas, les mobilisations spontanées de la salle de rédaction en 1970, en 1973, en 1986, lui qui, comme éditeur en chef par intérim au milieu des années 80 - alors que Le Droit passait sous le giron de Hollinger et Conrad Black - menait conjointement avec l'équipe de direction de lourdes réformes au journal, des mises à pieds difficiles, un changement de format, la fin de l'édition d'après-midi du journal (le dernier en Amérique francophone à le faire encore)... Alors voilà que le propriétaire décide que Le Droit, réduit à une colonne de chiffres insignifiants, devrait disparaitre, du moins dans sa forme papier, et le plus tôt est le mieux.

Voici l'extrait exact, tiré du blogue de Pierre Allard :

Quoiqu'il en soit, voici la citation d'André Desmarais, coprésident et co-chef de la direction de Power Corporation, telle que rapportée le 15 mai. La question posée à M. Desmarais portait sur l'avenir des quotidiens régionaux de Gesca, Le Soleil (Québec), Le Droit (Gatineau-Ottawa), La Tribune (Sherbrooke), Le Nouvelliste (Trois-Rivières), Le Quotidien du Saguenay et La Voix de l'Est (Granby). Le patron de Power Corp a répondu : «Que va-t-il arriver à ces quotidiens-là? Eh bien, ils vont disparaitre. Il n'y a pas de question. Il faudra qu'ils aient des discussions sérieuses en espérant trouver une façon d'intégration, peut-être à la tablette.»

Ça, c'était en mai dernier. Alors que les discussions s'amplifient depuis le début de la nouvelle année, l'horizon n'est guère plus reluisant. Stéphane Baillargeon explique en gros quelles sont les options qu'envisagerait le groupe Gesca concernant l'avenir de ses journaux régionaux.

Trois possibilités

Vendre! Le bras médiatique de Power Corporation a cherché à tout vendre, en bloc ou à la pièce, sauf le joyau La Presse. Personne n'en a voulu - enfin, les très rares acheteurs potentiels, dont TC Media, n'en ont pas voulu -, peut-être moins parce que les journaux n'ont pas d'avenir sur papier qu'en raison des charges actuarielles liées aux fonds de pension.

Deuxième option, ledroit +, lenouvelliste +, etc. à la manière de lapresse +, peut-être? Le marché publicitaire régional ne peut supporter les frais de production et d'achat de publicités pour ce type de format semble-t-il.

Reste donc l'option de tout agglutiner à lapresse +. C'est la toile de fond des négociations qui s'amorceraient, mais aussi le scénario du pire pour ceux qui croient encore à la pertinence de l'information régionale au moyen d'un quotidien imprimé, produit localement en fonction des préoccupations premières des gens de ces régions.

Cependant, jeter à la trappe les quotidiens régionaux imprimés afin de les remplacer par des onglets agglutinés à lapresse + est gage de pertes d'emplois massives, de moins de diversité, encore ici Stéphane Baillargeon :

« À terme, au bout de la grande mutation, la moitié des emplois pourraient disparaitre. La part sauvée fera des concessions sur les salaires, les avantages sociaux, le temps et les techniques de travail. La routine habituelle, quoi.

Du point de vue du citoyen, d'un point de vue médiatico-politique, qu'y a-t-il à perdre dans cette mutation, probablement inéluctable ?

Le plus inquiétant concerne évidemment la diversité de l'information. Au moment des grandes fusions, au tournant du siècle, quand Le Soleil et Le Droit sont tombés dans l'escarcelle gescacienne, les nouveaux propriétaires juraient que les salles de rédaction conserveraient leur autonomie et les journaux leur personnalité.

Ils en remettent encore. Selon les rares informations filtrées de la rencontre de jeudi [22 janvier], la direction en rajoute en jurant de protéger la personnalité et la spécificité de chacun des médias périphériques fondus au creuset central.

Le contraire se produit et va vraisemblablement s'amplifier. »

Bref, il est évident que ce qui se joue ici est plus ample et important qu'une simple modification de format, ou un passage de l'information imprimée à une forme dématérialisée. Ce qui se joue ici devrait susciter le même intérêt que les parlementaires ont porté à l'achat des journaux régionaux par les Desmarais en 1980-81. L'Assemblée nationale s'était alors questionnée sur l'impact d'une telle concentration de journaux au sein du même empire du point de vue de la diversité de l'information. L'agglutinement de ces médias régionaux au sein de lapresse + serait un danger de plus, une autre menace à cette diversité de l'information. Comment ne pas penser que le navire amiral n'imposerait pas alors une vision plutôt uniforme du Québec?

C'est vrai que lors des dernières élections au Québec, les journaux régionaux se sont distingués de la puissante Presse montréalaise par leurs positions éditoriales, n'est-ce pas?

J'en reviens à ma rencontre avec Pierre Allard. Il me raconte les conflits qui ont eu cours au Droit dans le passé. Une époque révolue où le journaliste n'aimait pas se faire dicter sa conduite en fonction des intérêts de celui qui publie, mais plutôt par l'éthique déontologique que requiert la profession. Un rédacteur en chef fait du zèle et censure une nouvelle pour motifs idéologiques? Tout le monde dehors, pancartes à la main, et bientôt les collègues des autres médias qui les appuient.

Bien sûr cette époque est révolue. Que reste-t-il de ce temps-là? Pour l'éditorialiste déchu, pas grand-chose. Il me redit en d'autres mots ce qu'il avait publié en mai dernier :

« Je suis quelque peu outré du silence assourdissant qui émane des salles de rédaction des quotidiens de Gesca, y compris La Presse. J'ai toujours cru que le milieu journalistique en était un de remises en question constantes, de contestation, de reddition de compte, du second regard, de réflexion et, par conséquent, de diversité et de choc d'idées. S'il reste quelque chose de ce bouillonnement que j'ai connu, ça ne parait pas. Trop de journalistes ont la bouche cousue... »

Pour dresser le parallèle avec la situation en cause et illustrer ce qu'il entend par « bouche cousue », Pierre Allard revient sur l'épisode de son congédiement (que Le Droit refusera de nommer comme tel, Allard ayant le statut officiel de collaborateur invité). Le lecteur de ce quotidien n'aura jamais su que son journal se séparait de l'un de ses éditorialistes. Embargo sur ce sujet dans les pages du journal. Il y a bien eu un communiqué de la FPJQ-Outaouais pour dénoncer la situation et quelques brèves ici et là, rien de bien important. Si bien que Pierre Allard rencontre encore des gens aujourd'hui qui lui demandent quand il publiera un édito ou lui demandent le pourquoi d'un si long silence...

De la même façon, le lecteur du Droit n'est jamais mis au fait de ce qui se trame présentement au sein de l'empire Gesca et de la véritable possibilité que cesse la publication quotidienne, tangible, papier, de ce journal.

« L'avenir est à ceux qui luttent » (Devise du journal Le Droit, 1913)

Pourtant, on parle ici de la survie d'une institution plus que centenaire, un journal, qui a su durer dans le temps, car il s'est toujours intéressé, collé, et a rendu compte des préoccupations spécifiques d'une collectivité aux caractéristiques différentes des autres au Québec et au Canada. Pierre Allard avait lancé le même cri du cœur dans son blogue personnel que le vibrant plaidoyer qu'il m'a offert en personne :

«En 1913, Le Droit a été fondé par des Franco-Ontariens qui luttaient contre l'interdiction de leurs écoles par un gouvernement raciste à Toronto. Son lectorat est devenu graduellement plus québécois qu'ontarien, mais le journal continue à chevaucher les deux rives de l'Outaouais. Des milliers, des dizaines de milliers de personnes y ont travaillé ou ont contribué à le diffuser au cours de son premier siècle. Le Droit est enraciné même s'il est amoché par l'époque. Le labeur centenaire de ses artisans, et le public qu'ils ont desservi et continuent de desservir, méritent une reconnaissance et un attachement qui dépassent la froide lecture d'un bilan financier et l'interprétation de l'évolution technologique.»

Bang! C'en était trop.

« Allard! Dans l'bureau! T'es clairé! »

J'ironise bien sûr mais c'est l'évidence que cette lecture subversive de la situation, du point de vue de l'empire, dérange. Pour l'ex-éditorialiste il ne fait pas de doute qu'il ne reste plus que la mobilisation citoyenne pour sauver l'institution qu'est Le Droit. Un genre de SOS Le Droit à la manière du SOS Montfort (une coalition formée de personnalités franco-ontariennes qui a été mise sur pied lorsque le gouvernement conservateur ontarien de Mike Harris a décidé de fermer l'hôpital Montfort d'Ottawa). Le 22 mars 1997, ils seront plus de 10 000 Franco-ontariens à descendre sur Ottawa pour dénoncer la décision du gouvernement et pendant des semaines ils se battront pour conserver l'hôpital Montfort.

Pierre Allard a toujours souhaité que sa prise de position publique dans ce dossier « incite les collègues journalistes du Droit et de Gesca à se lancer dans l'arène, à questionner, à débattre le pour et le contre... pas seulement autour d'un café, mais sur la place publique. Même les syndicats de journalistes n'ont pas fait de vagues. Seule la FPJQ est intervenue, sans que cela ne cause trop de remous. J'ose espérer qu'il existe encore une capacité de rébellion dans les empires médiatiques d'aujourd'hui. Parfois, une rébellion est salutaire... même pour les bilans financiers des entreprises. »

Cette capacité à l'indignation existe-t-elle encore au sein des empires médiatiques quand il est question des enjeux qui touchent directement l'employeur? On a vu dernièrement quelques soubresauts encourageants chez Radio-Canada dans la foulée des plus récentes compressions (j'ai de la misère à dire coupures quand on manie de la scie mécanique plutôt que du bistouri).

Pierre Allard aura, jusqu'à la fin, fait honneur (et le fait encore) à la devise du journal auquel il a été associé pendant plus de 45 ans.

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