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Gab Roy à TLMEP: «<em>Tracer les contours de la liberté d'expression, c'est la tuer</em>»

04/12/2013 12:19 EST | Actualisé 02/02/2014 05:12 EST

Le malaise était palpable. À couper au couteau. Un lynchage - justifié? - en direct, à la grande messe de Guy A. Le mot dièse #TLMEP produisait des dizaines de réponses à la seconde sur Twitter. La très grande majorité condamnait les propos injurieux, dégradants, de la tête d'affiche du nouvel outil du site Voir, qui veut scruter les dédales du Far-Web, un genre de terreau exploratoire à l'image de ce que renferme ce lieu méconnu du grand public.

La table était mise pour que ce lynchage arrive: une semaine de pub tous azimuts afin d'annoncer la venue du bad boy de l'Internet, des teasers d'enregistrement, même le docteur Réjean Thomas, invité à une autre émission de la radio de Radio-Canada entre le moment de l'enregistrement et sa diffusion, avait annoncé la teneur de cette entrevue en admettant qu'il avait vertement envoyé promener le controversé Gab Roy.

L'inviter ou pas?

Je laisserai chacun juger de la teneur de l'entrevue : trop complaisante, trop acerbe, assez confronté assez ou pas... Devait-on inviter Gab Roy ou pas? Jamais je ne défendrai les propos orduriers de ce blogueur, mais dans un contexte où l'on se doit de dénoncer la banalisation de la violence sur Internet, surtout de la violence qui touche au premier chef les femmes, les gais, les lesbiennes et les transgenres, par exemple, pourquoi ne pas enfin permettre au grand public de mettre un visage sur ceux qui, comme Gab Roy, se servent du web pour propager des stéréotypes haineux, des préjugés innommables. Nier que cette réalité existe est futile : non seulement Internet est un terreau fertile pour cette violence, mais, dans le cas présent, celle-ci touche un public non négligeable.

Autre angle intéressant: la réaction du blogueur controversé quand on le «dévoile», quand on lève la couverture du Far-Web et que l'on confronte le contenu qu'il diffuse à la réalité de l'opinion de la masse. La genèse du malaise de la présence de Gab Roy à Tout le monde en parle est là. Tant que la lorgnette des grands médias n'était par braquée sur lui, Gab Roy pouvait bien publier tout ce qu'il voulait sur sa page Facebook ou sur son blogue. Mais les limites de la marginalité sont fragiles. Dès que la popularité du bonhomme a brisé son armure de marginalité qu'il portait dans le Far-Web, Gab Roy s'est retrouvé devant l'inévitable: défendre la nature du contenu qui l'a rendu populaire.

Son torchon «vomitif» sur un fantasme dépravé mettant en scène Mariloup Wolfe a «révélé» cet énergumène à un public plus large. Dans le concert d'opprobres qu'a suscité ce collage d'inepties, il y avait aussi des internautes qui en riaient. Et oui, Gab Roy a aussi gagné des adeptes suite à cet épisode. Cependant, ayant à défendre son torchon désormais en dehors du seul Far-Web, Gab Roy s'est rétracté. Le texte a été supprimé. Je doute que ce type aurait agi de la même façon si son texte était demeuré dans les limites de son rayonnement antérieur. On trouve malgré tout ce torchon assez aisément sur Internet, chez ses fans qui le défendent pathétiquement en invoquant la «joke» de mauvais goût. Défense caduque quand celui qui a commis le texte n'ose même pas le défendre.

Ce que'on retiendra de la présence de Gab Roy à Tout le monde en parle sera son incapacité de défendre la nature du contenu qu'il publie une fois sorti de son milieu et placé devant la perspective de devoir défendre ce qu'il a écrit dans un média mainstream. À sa défense, la tribune de TLMEP n'était pas le meilleur endroit pour le faire non plus.

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Liberté d'expression sur le web... Tout publier?

Quand les législateurs en France se sont penchés sur la possibilité d'établir une loi sur la liberté d'Internet, en miroir avec celle de 1881 sur la liberté de la presse, des voix se sont élevées afin de préserver la totale liberté d'expression sur la Toile. Or, pour Gaspard Koenig, Anne Bourdu, Aurélien Véron et Arnaud Dassier, tous du Parti libéral démocrate en France, «tracer les "contours" de la liberté d'expression, c'est la tuer».

«Légiférer pour "domestiquer" la liberté d'expression? Comme les philosophes des Lumières du XVIIIe siècle l'avaient compris, il n'y a pas de démocratie là où les opinions les plus ineptes ou choquantes ne peuvent être exprimées et il n'y a pas de vérité là où il n'est pas permis de tout dire et de confronter opinions et arguments.»

Ainsi, selon ces quatre signataires, afin d'assurer l'absolu de la liberté d'expression dans Internet, on doit accepter que l'inepte, l'ordurier s'y trouvent pour autant que les lois existantes proscrivent déjà l'excès, celui qui pourrait conduire à des accusations. «La loi de 1881 sanctionne déjà le contenu potentiellement litigieux de la publication, nonobstant son support. »

Lorsqu'on lui demande en quoi inviter Gab Roy à son émission était pertinent, Guy A. Lepage répond:

«C'est dans le mandat de Tout le monde en parle d'aller dans les zones qui touchent la société québécoise. Le Far-Web en fait partie... au même titre que les 60 autres sujets qu'on a abordés depuis septembre.»

Le chroniqueur télé du journal Le Soleil , Richard Therrien, apporte aussi un éclairage intéressant dans son article d'hier suite à une entrevue avec le grand manitou de TLMEP:

«Guy A. Lepage reconnaît que l'idée d'inviter Gab Roy a créé de la dissension au sein même de son équipe, comme c'est souvent le cas. Il plaide qu'on aurait tort d'ignorer l'intérêt que les plus jeunes portent au Web, eux qui ont déserté la télé pour les autres plateformes. "La dernière fois que j'ai vu mon fils regarder la télé, ça doit faire trois ans, et il sait tout ce qui se passe dans le monde. À la suite de l'émission de dimanche, il y a sûrement des parents qui ont demandé à leurs enfants de 16-17 ans s'ils connaissaient ça, et ils ont dû leur répondre que oui."»

De la contre-culture à la cyberculture

«On dit d'une contre-culture qu'elle est une sous-culture partagée par un groupe d'individus s'opposant consciemment et de façon délibérée à la culture dominante.»

Vinvinteur 16, dans De la contre-culture à la cyberculture

Pourrait-on associer le Far-Web, tel que l'entend Simon Jodoin, rédacteur en chef du Voir quand il traite de trouble.voir.ca, à la manifestation d'une contre-culture, d'un espace qui exprime une opposition manifeste à la culture dominante? Autre éclairage fort intéressant, celui de Vinvinteur, pour qui ces espaces reculés de la Toile expriment une contre-culture.

«Une contre-culture en ce que rien n'est respecté, rien n'est politique et du coup, tout le devient. Culture de l'immédiat, du jeu, de la dérision et des excès. Il n'y aurait pas de cyberculture sans contre-culture. C'est la thèse d'un livre passionnant, qui vient d'être traduit en français : Aux sources de l'utopie numérique.

Aujourd'hui, il n'y a plus de hippies. Par contre, il y a des "petits cons", qui font eux aussi leur révolution, en édictant les nouveaux codes et valeurs des Internets. Leur temple est un forum, /b, sur le site 4chan, considéré par certains comme "les latrines du web", par d'autres comme l'épicentre de la création des Internets, et où l'humour oscille entre le scatologique et toutes les formes possibles et imaginables de provocations.»

Selon l'explication éclairante de Vinvinteur de la genèse de la contre-culture sur le web, on peut admettre que les Gab Roy de ce monde, au Québec, sont d'indignes manifestations de cet épicentre de création où tout est permis. Du moins tant que le Far-Web n'a pas à se justifier à la face de la culture dominante...

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