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Trois conflits sous haute surveillance en 2014

06/01/2014 11:49 EST | Actualisé 08/03/2014 05:12 EST

On me demande souvent comment Médecins Sans Frontières (MSF) définit ses priorités d'intervention médicale dans le monde. J'emploie alors le terme macrotriage - un processus qui vise à prendre en compte l'ampleur des besoins, nos moyens et la valeur de notre aide médicale, et qui nous permet aussi de déterminer si un gouvernement ou une autre organisation sont en mesure d'intervenir. En outre, notre évaluation doit porter de plus en plus sur notre capacité d'accompagner les patients et de les secourir dans des conditions de sécurité raisonnables pour nos équipes et eux-mêmes.

Les critères dont nous faisons abstraction sont la couverture médiatique, les préférences des gouvernements en matière de dons, ou la nature des causes susceptibles d'inspirer de la sympathie et de recueillir des dons. C'est une des raisons qui nous pousse à encourager le financement sans restriction - dons non affectés à une crise en particulier - ce qui nous permet de répondre avec impartialité, avec pour seule motivation les besoins des populations concernées.

Ce n'est pas facile de sauver des vies et d'empêcher les souffrances dans des pays en guerre. En réalité, intervenir dans une zone de conflits devient de plus en plus problématique en raison du respect des règles relatives à la protection des personnes en temps de guerre (les Conventions de Genève), des reflux et des représailles de plus en plus nombreuses exercées sur les civils et les installations médicales.

Notre organisation intervient principalement dans des régions de conflit et d'instabilité. Parmi ces régions, trois feront l'objet d'une surveillance accrue par MSF en 2014. Dans chacune d'entre elles, les gouvernements ne peuvent ou ne veulent pas prendre en charge leurs populations, la capacité de réponse des acteurs humanitaires a été réduite, et les populations sont livrées à elles-mêmes.

République centrafricaine

La République centrafricaine (RCA) a pour habitude d'héberger ses réfugiés dans ses régions de montagne. La RCA est une création postcoloniale qui a longtemps souffert de l'instabilité causée par des factions belligérantes éphémères, internes ou provenant des pays voisins. MSF y travaille depuis 15 ans, presque dans l'ombre. Grâce à votre générosité, nous nous sommes attaqués au fléau oublié de la maladie du sommeil; nous avons commencé à administrer des antirétroviraux aux patients atteints du sida et fourni des soins médicaux à des centaines de milliers d'autres qui sans nous seraient passés au travers des mailles du filet.

Cette année malheureusement, la situation n'a fait qu'empirer. Les accords de paix ont échoué, l'alliance rebelle Seleka a pris le pouvoir et des conflits intercommunautaires ont éclaté. La violence a déraciné des centaines de milliers de personnes et des centaines d'autres ont été tuées ou blessées par balle ou à coups de machette.

Malgré les avertissements, les visites de hauts responsables de l'ONU et la lente débâcle des accords de paix, la communauté internationale a tardé à réagir. La généralisation de la violence a fortement accru la vulnérabilité et les besoins de la population locale et conduit au retrait de l'ONU et de nombreuses organisations humanitaires.

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Des réfugiés campent dans un aéroport de la capitale Bangui, où MSF leur fournit une assistance médicale. Photo: MSF/Samuel Hanryon; décembre 2013


MSF a pu rester et poursuivre sa mission salvatrice. Mais, cette décision n'a pas été prise à la légère, et n'a d'ailleurs pas été sans conséquence. Pendant que nous résistions aux violences, certains de nos entrepôts et de nos cliniques ont été pillés, et les membres de nos équipes ont passé plusieurs nuits blanches en lieu sûr.

En 2014, l'ONU et les organisations d'aide humanitaire auront l'occasion de rétablir leur présence dans le pays et de venir en aide aux dizaines de milliers de personnes récemment déplacées et vulnérables. Le peuple de la RCA aura besoin d'un soutien politique et humanitaire, en plus de la cessation des violences, si le pays ne sombre pas dans une guerre totale.

République démocratique du Congo

La République démocratique du Congo (RDC) fait face à des violences répétées depuis 20 ans, bien qu'elle ne retienne que rarement l'attention qu'elle mérite. Outre la persistance d'un conflit à bas bruit et le recours barbare au viol comme arme de guerre, la précarité consternante des services de santé dans la majeure partie du pays a provoqué le décès d'un nombre incalculable de personnes qui ont succombé à des maladies évitables.

Les efforts de MSF en RDC visent à fournir des soins médicaux primaires, mais aussi à répondre aux flambées régulières d'épidémies et de violences.

Un cinquième des huit millions de consultations externes effectuées par MSF en 2012 ont eu lieu en RDC. Dans la même année, la montée en puissance du groupe rebelle M23 et sa campagne de terreur ont interrompu certaines de nos activités et entravé l'accès aux soins de nombreuses personnes.

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Les violences ont forcé de nombreux Congolais à se réfugier dans des camps. Photo: Alberto Rojas; Août 2013


La RDC orientale possède d'immenses richesses minérales convoitées par les pays voisins. Des bandes de pillards puissamment armés y sévissent également et terrorisent la population. Des viols brutaux, des mutilations, des actes de torture et de barbarie sont commis par vagues successives apparemment interminables.

Au cours de la dernière année, plusieurs accords politiques ont tenté de résoudre le conflit. Nous attendons de voir quel sera leur impact sur la population en 2014.

Syrie

Après m'être rendu dans la région à deux reprises cette année, je peux véritablement attester de l'abandon du peuple syrien par la communauté internationale dont nous faisons partie. Une volonté politique de protéger la population civile et l'aide humanitaire semblable à celle qui s'est manifestée en réponse à l'utilisation des armes chimiques en août 2013 s'impose.

MSF a concentré ses efforts d'aide humanitaire aux régions transfrontalières et à celles dans lesquelles les autres organisations ne peuvent ou ne veulent pas se rendre. Notre objectif cependant est d'atteindre l'épicentre des conflits, les villes paralysées et les zones où les besoins humanitaires sont les plus grands. Bien que nous ayons effectué plus de 100 000 consultations médicales, accouché 1 500 bébés et pratiqué 5 000 chirurgies, la plupart de nos missions ont un impact très précaire.

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Plus de 600 enfants sont nés dans l'hôpital géré par MSF à Alep. Photo: MSF/Anna Surinyach; Mai 2013.


Nous sommes confrontés à un dilemme cornélien - celui d'assurer la sécurité de nos équipes et des patients et la nécessité d'atteindre des zones privées de services de santé. Nous ne pouvons accepter ce type de contraintes.

Pendant que la Diaspora syrienne continue de jouer un rôle de premier plan, les membres du Croissant-Rouge syrien s'efforcent résolument de franchir les lignes de front avec du matériel humanitaire. Ils constituent la principale filière d'acheminement de l'aide du Programme alimentaire mondial, de l'UNICEF et de la Croix-Rouge internationale, et ils doivent se battre pour obtenir les autorisations nécessaires pour effectuer toute livraison de matériel ou évacuation sanitaire. Malgré leur efficacité, l'aide reste aléatoire dans des pans entiers du pays. Les livraisons ne font pas l'objet d'un contrôle systématique, l'approvisionnement en matériel chirurgical est bloqué et l'acheminement de l'aide humanitaire demeure interdit dans de nombreuses régions. Tout cela parce que le gouvernement de Damas oppose son veto à l'envoi de tout matériel de secours, de sorte que l'aide sert à renforcer son pouvoir aux dépens des populations durement éprouvées dans les zones d'opposition.

Aller de l'avant

Nous ne devons ni fermer les yeux ni accepter de tels actes inhumains gratuits. MSF et d'autres organisations s'efforcent d'accompagner, de témoigner et d'étendre l'accès à une aide humanitaire vitale - des valeurs fondamentales de la solidarité humaine.

Informez-vous. Les minerais qui contribuent à alimenter le conflit en RDC sont des composants essentiels de nos ordinateurs et de nos téléphones portables. Le conflit syrien, que certains décrivent comme la dernière bataille de la guerre froide, menace la stabilité de la région entière.

En RCA, où aucun intérêt géostratégique ne prévaut en apparence, c'est notre humanité collective qui est mise en péril. Permettrons-nous à cette nation ignorée de basculer dans le chaos et l'horreur des crimes contre l'humanité en 2014, ou allons-nous nous lever et prendre la parole?

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