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Les guerres exigent la même empathie que pour les catastrophes naturelles

12/12/2013 12:51 EST | Actualisé 10/02/2014 05:12 EST

À peine le typhon Haiyan s'étant abattu sur les Philippines, la tempête la plus violentes jamais mesurée, que les petits gestes simples de courage et d'humanité explosaient. Sur le terrain, des voisins se mettaient à déloger des êtres chers ensevelis sous les décombres, des médecins se précipitaient vers les villes et les villages les plus touchés, et des citoyens ordinaires apportaient de la nourriture aux plus nécessiteux.

Dans le monde, des organisations humanitaires se dépêchaient d'envoyer des fournitures de première nécessité. Des travailleurs humanitaires se portaient volontaires et des citoyens ordinaires réagissaient vivement en montrant de l'empathie et en offrant du soutien. Les activités étaient dirigées par des intervenants déterminés et expérimentés aux Philippines, étant déjà intervenus à l'occasion de quatre typhons en 2012.

De par mon travail avec Médecins Sans Frontières (MSF), j'ai ressenti la même empathie et le même désir de réagir que beaucoup d'entre vous. J'aurai bien voulu être dans l'un des treize avions transportant des fournitures médicales et des approvisionnements de secours que MSF a acheminés aux Philippines, soit trois avions remplis d'articles de première nécessité (tentes, couvertures, ustensiles de cuisine et comprimés pour purifier l'eau) que nous avons obtenus du gouvernement canadien.

Nous avons raison de montrer de l'empathie et de nous sentir obligés d'agir face à tant de souffrance. Il s'agit d'un des fondements de notre humanité - l'empathie et un désir de s'occuper de personnes que nous ne connaissons pas.

Comptant plus de 200 médecins, infirmières et personnel de soutien, quatre hôpitaux et un grand nombre de dispensaires mobiles, MSF fait de son mieux pour la population des Philippines. Nos donateurs ont ouvert généreusement leur porte-monnaie, et nous sommes très reconnaissants de leur soutien. Cependant, nous rencontrons aussi des difficultés à renflouer notre fonds d'urgence principal, épuisé à la suite des besoins en Syrie et en République centrafricaine.

Les humanitaires doivent intervenir selon les besoins et ce, en toute impartialité. Mais l'élan de générosité, la couverture médiatique et la préoccupation politique en lien avec les situations conflictuelles correspondent rarement à l'ampleur des souffrances et des besoins auxquels nous assistons sur le terrain.

Pour moi, les besoins des familles prises dans une guerre civile ou au lendemain d'une catastrophe naturelle sont les mêmes. Les gens ont besoin des mêmes constituants de base de la vie, soit nourriture, eau, médicaments, soins, abri et sécurité.

J'ai souvent décrit comment dans un conflit comme celui de la guerre civile en Syrie, les populations ont du mal à nourrir leur famille, à prendre soin de leurs enfants et à gagner leur vie. Elles doivent refouler les pensées de perte, de mort et de futur incertain de leur esprit afin de pouvoir survivre au quotidien.

Les rafales de vent et les crues du typhon ont en quelques minutes brisé la vie de Philippins, les marquant à tout jamais. Toutefois, ils ont reçu l'attention internationale et des secours pour les extirper des décombres, les nourrir et les vêtir ainsi que pour les aider dans cette tâche fastidieuse de reconstruction de leur vie.

En Syrie, une telle aide est rare. Les civils se voient même refuser la possibilité d'échapper aux décombres et de trouver de l'aide médicale. En fait, les civils ont été placés au cœur de la guerre. Les files d'attente pour acheter du pain, les écoles et les hôpitaux sont régulièrement les cibles de bombardements.

Les établissements de soins de santé et les civils, tout autant que les équipes médicales de MSF sont visés par les tirs. Par conséquent, nous avons dû installer des cliniques souterraines et des hôpitaux semi-clandestins, certains d'entre eux étant plus éloignés des lignes de front que souhaité. De peur d'être détenus ou de disparaître, les civils sont obligés d'emprunter de longues routes sinueuses pour s'y rendre.

L'ampleur des besoins est un autre facteur pouvant limiter notre empathie collective envers le peuple syrien. Dénombrant deux millions de réfugiés, quatre millions de déplacés, et un millions de foyers détruits, la tâche en Syrie peut nous paraître monumentale. Par où doit-on commencer?

En plus de ce défi, il y a la complication du conflit. Bien que nous savons tous que les victimes d'un typhon n'ont rien à se reprocher, dans un conflit, nous n'en sommes pas aussi certains.

Nous entendons parler de rebelles, de luttes intestines, de djihadistes et d'armes chimiques, tout cela complique la situation et va à l'encontre de notre empathie naturelle. Comme nous n'arrivons pas à comprendre le conflit, nous cessons d'y penser et lui tournons le dos. Nous oublions que les besoins de base vitaux sont simples à saisir : soins de santé, abri, eau potable - les mêmes besoins de base que nous apportons au monde lorsque des familles sont dans le besoin.

J'ai accompagné des équipes de MSF et les Syriens dans le cadre de deux missions cette année. Malgré les défis rencontrés, je peux vous dire qu'il est possible d'apporter de l'aide humanitaire. MSF gère six hôpitaux en Syrie, offrant des soins chirurgicaux, des maternités, une unité de soins aux brûlés et des soins chroniques.

Notre aide va beaucoup plus loin - nous soutenons également 30 hôpitaux dans le pays en leur fournissant des médicaments, de l'équipement et de la formation. Nous procédons à de la chirurgie reconstructive, prodiguons des soins de santé, effectuons des consultations de santé mentale et fournissons des services d'assainissement à l'intention des réfugiés syriens se trouvant en Iraq, en Jordanie, au Liban et en Turquie.

La Syrie était un pays à revenu intermédiaire où ses habitants bénéficiaient d'un bon niveau de vie. Ils ont à présent tout perdu: leur maison, des êtres chers et leur dignité. La majorité d'entre eux n'avaient jamais imaginé qu'un conflit éclaterait en Syrie, ni qu'ils deviendraient un jour des réfugiés.

Avec le typhon Haiyan, nous nous sommes tous ensemble montrés à la hauteur des circonstances. Mais en Syrie, en tant que communauté internationale, nous ne répondons pas aux besoins de la population civile.

Cette situation n'a pas raison d'être. On peut faire beaucoup plus. MSF redouble ses efforts, et nous avons l'intention de continuer notre travail médical en Syrie et dans les pays avoisinants aussi longtemps que nos services seront nécessaires. Nous ne détenons cependant pas la solution. Pour ça, les dirigeants politiques doivent assumer leurs responsabilités.

La plupart savent que l'objectif premier de MSF est de sauver des vies, mais nous avons aussi comme seconde obligation de témoigner au nom des populations que nous servons. En lisant mon blogue, vous m'aidez à assumer mes responsabilités de rendre témoignage, de donner une voix, de favoriser l'empathie. Ensemble, nous pouvons garantir l'acheminement des secours en toute impartialité - là où ils sont les plus pressants - et aider à rappeler aux acteurs politiques leur responsabilité collective pour résoudre les catastrophes humanitaires, peu importe où elles ont lieu et quelle que soit la cause.

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