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Produire du pétrole au Québec: rêve et utopie

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On ne me fouettera jamais pour avoir écrit ce texte. Raif Badawi, lui, a été condamné à 1000 coups de fouet et 10 ans prison pour avoir blogué.

J'ai eu le plaisir d'étudier avec Pierre-André Bourque, un géologue québécois ayant passé 25 ans de sa carrière de chercheur sur le terrain à estimer la présence d'hydrocarbures dans les formations géologiques de la Gaspésie. Elles en contiennent presque toutes en de faibles concentrations.

La présence d'hydrocarbures dans la roche est appelée «ressource». La part récupérable de la ressource est appelée «réserve» lorsqu'elle est exploitable techniquement et économiquement. Le taux de récupération est le pourcentage de pétrole récupérable de la quantité totale estimée dans le volume de roches en fonction de la concentration d'hydrocarbures qu'elle contient et des techniques d'exploitation. Ce taux de récupération est de l'ordre de 35% en moyenne mondialement. Mais il n'est que de 1% à 2% pour les hydrocarbures de schiste.

Les roches de la Gaspésie, d'Anticosti et de la vallée du Saint-Laurent sont typiques des roches sédimentaires dans lesquelles se forment les hydrocarbures à partir de la décomposition de matière organique enfouie dans les fonds océaniques. Mais il faut des conditions très particulières et des centaines de millions d'années afin que ces résidus se transforment en pétrole et, éventuellement, atteignent des concentrations suffisantes pour constituer des réserves ou des gisements exploitables.

Cette semaine, la pétrolière Junex a annoncé avoir produit 161 barils de pétrole par jour pendant six jours à son forage Galt numéro 4 situé à 20 km de Gaspé. Une première au Québec.

Selon une évaluation de la firme texane Netherland, Sewell and Associates, sur laquelle s'appuie Junex, les formations géologiques de Forillon et d'Indian Point pourraient contenir 330 millions de barils de pétrole.

Pour la jeune pétrolière, le potentiel est intéressant, puisque environ 15% de la ressource pourrait être extraite selon Peter Dorrins, président et chef de la direction de Junex. Ce potentiel représente 31 millions de barils.

Le puits horizontal Galt numéro 4 a été prolongé sur 2,4 km à partir d'un forage vertical afin d'intercepter des fractures naturelles d'où «suinte» du pétrole. Monsieur Dorrins a déclaré: «On était limités [sic] par la configuration de nos équipements de pompage. Le débit aurait pu être plus important, mais on ne sait pas de combien. De plus, on n'a stimulé le puits d'aucune façon, ni fracturé ni nettoyé à l'acide».

Le record du débit le plus élevé au Québec revenait au puits Haldimand numéro 1 de Pétrolia, à Gaspé, qui avait produit 40 barils par jour pendant trois jours en novembre 2011, après l'injection de pétrole sous pression. Il avait donc fallu le stimuler tellement la pression était faible...

Un vrai gisement de pétrole se caractérise par des pressions importantes. Le pétrole ne se contente pas de «suinter», il éclabousse! On se souviendra de la vigueur avec laquelle le pétrole a jailli au fond de la mer lorsque la plateforme Deepwater Horizon a explosé dans le golfe du Mexique en 2010.

Afin de combler les besoins du Québec en combustibles fossiles, les pétrolières devraient produire 400 000 barils par jour pour éliminer nos importations de 145 millions de barils par année...

Pour atteindre le résultat auquel rêvent les politiciens qui misent sur cette filière, il faudrait jusqu'à 2500 forages en Gaspésie! Celui de Junex a coûté 4 millions de dollars. La pétrolière planifie trois autres sites exploratoires et des levés sismiques pour un total de 30 millions $. Avec une production aussi anémique, il faudra investir 100 milliards de dollars pour combler les besoins du Québec!

Au mieux, les pétrolières feront des profits pendant quelques années en balafrant la Gaspésie. Mais jamais le Québec ne s'affranchira de ses importations de pétrole avec des réserves aussi déficientes et des rendements aussi faibles. Junex n'a produit que 0,04025% de ce que nous importons! C'est en deçà du taux de croissance des ventes d'automobiles électriques au Québec qui double chaque année ou du taux d'installation de nouvelles bornes de recharge...

Le potentiel pétrolier du Québec est un rêve pour l'industrie, une utopie économique pour les politiciens et un cauchemar pour les citoyens, l'environnement et le climat. La ressource pétrolière du Québec n'offre aucun potentiel réaliste comparable à celui de l'Alberta. Le mythe des 40 milliards de barils à Anticosti ne peut que produire un fiasco économique avec plus de 35 milliards de déficit. Il est plus que temps de s'éveiller pour avancer par en avant et non par en arrière!

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L'île d'Anticosti vue par le photographe Marc Lafrance
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