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« Fredy », pour essayer de comprendre, au théâtre La Licorne

La pièce se présente comme une séance de tribunal à laquelle les spectateurs sont conviés pour tenter eux aussi de comprendre le drame dans une enquête publique.

21/12/2017 09:00 EST | Actualisé 21/12/2017 09:00 EST

Du théâtre documentaire. C'est ce que Annabel Soutar propose pour tenter de reconstituer les faits, rien que les faits, qui ont mené - cette soirée d'été du 9 août 2008 dans la zone de stationnement d'un parc du secteur nord-est de Montréal-Nord - à la mort d'un jeune Canadien, originaire du Honduras.

Fredy faisait partie d'un groupe de jeunes qui jouaient aux dés à l'argent, une activité interdite dans les parcs de Montréal-Nord. Jean-Loup Lapointe et Stéphanie Pilotte, deux agents de la SPVM, jeunes et avec peu d'expérience, sont intervenus, reconnaissant peut-être l'un d'entre eux. L'intervention policière, très brève, 60 secondes à peine, a mal tourné. Quatre balles ont été tirées. Denis Meas et Jeffrey Sagor Metellus ont été blessés, Fredy Villanueva a été mortellement atteint. Il n'avait que 18 ans et ne possédait pas de casier judiciaire.

Voilà bien une tragédie dont Fredy Villanueva est la victime. Mais qui est coupable ? Celui qui a tiré ? Sans doute. Mais dans la confusion, la provocation, d'autres ont peut-être aussi une part de responsabilité. Et puis il y a la peur, le peu d'expérience, le manque de maîtrise de soi et tant d'autres choses...

Tel un fantôme, Fredy est présent, symbolisé par cette paire de chaussures à jamais inutile.

La pièce se présente comme une séance de tribunal à laquelle les spectateurs sont conviés pour tenter eux aussi de comprendre le drame dans une enquête publique. Pas de parti pris. Un juge est là pour rappeler les règles et distribuer la parole. En guise de décor, des chaises alignées sur les trois murs de la scène et, au centre, bien éclairée, une paire de chaussures de sport comme en portent tous les jeunes, mais sans son propriétaire. Tel un fantôme, Fredy est présent, symbolisé par cette paire de chaussures à jamais inutile.

Dès le début de la pièce, on perçoit à quel point, si on veut être juste et ne pas tomber dans les clichés, les préjugés, les réponses toutes faites, il va être difficile de démêler le vrai du faux.

Quelqu'un appelle le 911. Sur place, on a entendu des coups de feu. Affolement. Le policier a tiré. L'opératrice du 911, les opératrices, car il y a eu plusieurs appels, tentent d'obtenir des faits précis. Et déjà, c'est la confusion... Le lendemain du drame, une marche est organisée qui réunit au moins 500 personnes indignées par la mort du jeune garçon.

Au procès, les différents protagonistes sont entendus : avocats, témoins, médecin, famille, personnes présentes, collègues de travail... Rien n'est laissé dans l'ombre. Tout le monde dit probablement la vérité et tout le monde y va de ce qu'il sait, de ce qu'il pense que devrait être une intervention de la police maîtrisée, destinée à protéger la population, quand bien même elle subirait des provocations. Que s'est-il passé exactement ? Les protagonistes eux-mêmes ne le savent peut-être pas.

Mais ce qui est sûr, après coup, c'est que les faits ne se sont pas déroulés comme on aurait aimé. Une petite remontrance, des jeunes qui veulent juste s'amuser, des policiers amicaux qui fraternisent pour la quiétude du quartier et qui s'en vont ensuite vers une autre intervention, une plainte pour du bruit ou l'aide d'un citoyen quelconque. Et tout le monde rentre chez soi vivant et satisfait d'avoir eu une bonne journée et d'avoir servi sa communauté.

La victime on la connait, mais il aurait été tellement plus confortable de désigner un seul coupable, un vrai et pur méchant à l'origine du drame.

La pièce est très bien menée. La mise en scène signée Marc Beaupré organise comme un orfèvre la distribution de la parole entre les quelques acteurs qui jouent tambour battant des dizaines de rôles différents. On suit très bien l'action et le déroulement des débats, et on sort de là encore plus désolé. La victime on la connait, mais il aurait été tellement plus confortable de désigner un seul coupable, un vrai et pur méchant à l'origine du drame.

Fredy, du 18 au 22 décembre 2017, au Théâtre La Licorne à Montréal

Production de Porte Parole

Texte : Annabel Soutar

Mise en scène : Marc Beaupré

Assistance à la mise en scène : Iannicko N'Doua

Avec Kémy St-Éloy, Ariane Castellanos, Ayana O'Shun, Joanie Poirier,

Maxime Genois, Nicolas Michon, Victor Andrés Trelles Turgeon, et le metteur en scène Marc Beaupré

Informations : www.theatrelalicorne.com

Cet article a aussi été publié sur info-culture.biz

Fredy © Photo de courtoisie