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« Conte à rendre (un interrogatoire) » : du théâtre à contrainte à Espace Libre

C'est un spectacle complet qui mêle avec finesse un texte bien pensé, un travail chorégraphié, de la musique et des chansons, le tout sous des éclairages et dans un décor – installation qui mérite vraiment d'être vu.

18/09/2017 09:00 EDT | Actualisé 18/09/2017 10:37 EDT

Voilà une pièce de théâtre qui ne s'est pas écrite comme une pièce ordinaire. Trois créateurs scénographes se sont donné la tâche de concevoir une œuvre de 75 minutes, où chacun d'eux se partagerait une égale durée à travailler, avec une division spatiale tripartite et encore d'autres contraintes pour chacun des auteurs et pour l'ensemble de l'œuvre. C'est un peu comme s'ils avaient tracé sur le sol le dessin d'un jeu de marelle sur laquelle devrait se jouer le destin d'une jeune femme de 25 ans, Alice, et qui permettrait aux spectateurs de découvrir son histoire, la motivation de son geste et son obstination à vouloir récupérer son poêlon en fonte hérité de sa grand-mère, mais que le policier nomme plutôt l'objet contondant qui est l'arme du crime.

Et pour ajouter à l'originalité de l'œuvre, deux des acteurs sur trois (les trois sont excellents) ne se contentent pas de dire leurs textes, mais parlent avec leurs corps et chantent à capella. Ainsi, Adréanne Théberge (Alice) et Charles Préfontaine (son père) non seulement chantent avec beaucoup d'émotion, mais se transforment aussi en mimes, en danseurs voire en contorsionnistes pour donner à comprendre et à ressentir.

Trois espaces donc : la campagne où Alice a grandi privée de sa mère décédée quand elle était bébé, et élevée par son père (un père qui a été une mère) et sa grand-mère paternelle, disparue aujourd'hui, mais qui ne cesse d'intervenir ; la cuisine où tous les gestes de la vie quotidienne ont forgé la conscience d'Alice avec un objet, en particulier, le poêlon en fonte hérité de la lignée féminine de la famille, et qui résonne de la voix de la grand-mère et de sa philosophie de vie; et puis le commissariat de police où se déroule l'interrogatoire mené par un évaluateur (Charles Préfontaine) qui voudrait bien comprendre. Car Alice doit rendre des comptes pour une action qui, à elle, parait totalement justifiée, tandis qu'un homme y a perdu la vie.

Le décor subtil est très réussi, en suggérant plus qu'en montrant.

Sur une scène carrée et particulièrement exiguë (pour que les gradins agencés en L permettent aux spectateurs de tout voir), le décor se devait d'être bien pensé et efficace. C'est tout à fait le cas, car tout y est en permettant en plus les acrobaties délicates des artistes. Le décor subtil est très réussi, en suggérant plus qu'en montrant. Du coup, se dégage du spectacle une très grande poésie qui n'empêche pas la réflexion.

On sort de la salle la tête remplie des images de la vie de l'héroïne extrêmement attachante, une jeune femme à la fois libre et riche de tout son héritage, et de questions relatives à ce qui est bien ou mal. La pièce relève avec brio un grand nombre de défis et produit une œuvre très originale sur une histoire qui aurait pu sembler presque banale. C'est un spectacle complet qui mêle avec finesse un texte bien pensé, un travail chorégraphié, de la musique et des chansons, le tout sous des éclairages et dans un décor – installation qui mérite vraiment d'être vu.

Conte à rendre (un interrogatoire), du 12 au 23 septembre, au théâtre Espace Libre à Montréal

Production OMNIBUS le corps du théâtre

Conte à rendre (un interrogatoire) © Catherine Asselin-Boulanger

Maîtrise d'œuvre : Réal Bossé, Sylvie Moreau, Jean Asselin

Interprétation : Jean Asselin, Andréanne Théberge, Charles Préfontaine et avec la voix de Sylvie Moreau

Conception : Ludovic Bonnier (musique et environnement sonore), Mathieu Marcil (lumières), Jean Asselin, Réal Bossé et Sylvie Moreau, avec la collaboration de David Poisson (scénographie)

Cet article a aussi été publié sur info-culture.biz

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