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Les maths, une matière de garçons et le français, une matière de filles?

21/01/2014 12:23 EST | Actualisé 22/03/2014 05:12 EDT

Ce billet a été initialement publié sur le blogue Les Bébés Pigeons

L'implication des filles en math et en sciences est largement documentée (beaucoup plus que l'implication des garçons en français), et ce depuis les années 80. Aujourd'hui, les études sur les résultats des filles en math, du primaire à l'universitaire, parviennent principalement aux résultats suivants :

  • Jusqu'à la fin du primaire, les garçons et les filles ont des résultats en moyenne très similaires ; toutefois, les filles se jugent moins fortes dans cette matière, alors que les garçons considèrent le plus souvent les maths comme leur «matière forte»;
  • C'est à la fin du primaire, puis au secondaire, que l'écart se creuse;
  • À notes égales, une fois à la fin du secondaire, les filles fortes en math auront moins tendance à s'inscrire dans des programmes scientifiques que les garçons forts en math (Duru-Bellat, 2006).

Par rapport au français et même aux arts, qui sont largement considérés comme des matières «féminines», les garçons qui s'y engagent ou qui y performent auront moins tendance à y être valorisés. En effet, comme en mathématiques, à performances égales, c'est aux filles qu'on demandera d'aider leurs camarades en difficulté.

Pourquoi et comment?

La sociologie offre des réponses intéressantes aux questions du pourquoi et du comment. Il y a toutefois quelques prémisses à considérer, qui ne sont pas à la portée de tous, étant donné que plusieurs construits sociaux sont encore considérés comme étant le fruit de la «nature» pour un grand nombre d'entre nous. Puisque je désire aujourd'hui m'attarder seulement sur les conséquences de ces construits sur la manière dont s'articule le curriculum, je ne pourrai détailler ces prémisses davantage en profondeur.

Prémisse 1. Les filles et les garçons qui sont à même de performer dans des matières traditionnellement associées à l'autre genre sont issus.es, en majorité, des groupes suivants :

  1. Ils ou elles font partie d'une fratrie dans laquelle il y a plusieurs enfants de l'autre genre, qui auraient influencé leur socialisation;
  2. Leur famille provient d'une classe économique privilégiée, ce qui fait que la socialisation de genre a pu s'effectuer d'une manière plus souple et permettant davantage d'expression dans ses préférences scolaires;
  3. Leurs parents ont pu accéder à l'éducation supérieure.

Le fait d'appartenir à ces groupes favorise le non-conformisme de genre, parce que les structures de socialisation y sont plus souples. On peut également arguer que l'identité et l'expression de l'enfant y sont davantage valorisées, plutôt que le conformisme aux attentes sociales.

Prémisse 2. Le cerveau n'a pas de sexe, c'est l'expérience qui module les facultés cognitives (Baillargeon, 2013). Ainsi, il est normal que le cerveau d'un garçon de 9 ans, qu'on a laissé davantage explorer seul son quartier que sa soeur, et avec qui on a assidûment joué à la chamaille et au camion depuis sa naissance, ait développé de plus grandes facultés en terme de reconnaissance et visualisation spatiale que sa dite soeur, alors que le cerveau de celle-ci se sera construit en fonction des jeux auxquels on (les parents, la société) l'aura habitué (cliquer ici pour un exemple d'étude fallacieuse sur les cerveaux). Ce qu'il faut se rappeler, ici, c'est qu'il faut voir le cerveau humain comme un potentiel, et non comme une fin en soi.

Prémisse 3. Ce n'est pas parce que les écoles sont mixtes qu'elles offrent un enseignement égal aux filles et aux garçons. Nous reviendrons également sur ce point, mais la manière dont nos classes fonctionnent fait en sorte que nous n'offrons que des scolarités différenciées selon le sexe à nos enfants, c'est-à-dire que même s'ils se trouvent dans la même salle, les enseignements ne seront pas octroyés de la même manière aux garçons et aux filles.

Des stéréotypes tenaces

Ainsi, au premier et au second cycle du primaire, les filles performent aussi bien que les garçons. Que se passe-t-il ensuite? On a vu que les filles, dès un très jeune âge, s'estiment, à performances égales, moins bonnes en math que les garçons, attribuant de fait leurs résultats à leur bon travail et à la chance, plutôt qu'à certaines dispositions génétiques ou sexuelles, comme le font les garçons, qui attribuent plutôt leurs résultats à une prédisposition naturelle.

Le français, c'est une autre histoire. Ce n'est pas pour rien qu'on parle de langue maternelle: dans notre société profondément sexiste, c'est encore surtout la mère qui lit des histoires aux enfants, et qui a davantage tendance à converser avec eux (le père qui adopte ces comportements sera, le plus souvent, jugé sévèrement par son groupe de pairs, puisqu'il «s'efféminise» et qu'il «doit être un modèle viril et montrer comment les vrais hommes se comportent»). D'ailleurs, au sein même de cette division sexuée du contact avec les enfants, on agit différemment avec les filles et les garçons: les contacts avec les garçons se feront sous forme d'ordres expéditifs et de commandements, alors qu'avec les filles, on privilégiera, dès la naissance, un ton plus doux et la conversation. Disons que l'impératif, c'est bien beau, mais dans une composition écrite, ce n'est pas toujours d'adon!

D'ailleurs, il faut noter la différence de traitement par les enseignant(e)s et les parents (surtout chez les pères) de la réception des résultats scolaires des enfants: une fille sera «surdouée» si elle performe en math, même si elle performe moins en français, et un garçon sera «désavantagé» s'il performe en français, mais pas en math - d'autant plus qu'il risque d'être moqué par ses pairs, car c'est bien connu, il est déshonorant d'afficher des affinités avec le féminin.

Ce qu'il faut se demander dans ce débat, c'est que si nous considérons que les mathématiques sont une matière de garçon et le français, une matière de fille, que disons-nous sur la société? Quel avenir promettons-nous aux enfants? Quelles attentes différenciées formulons-nous pour eux? Et jusqu'à quel point se conforment-ils pour satisfaire ces attentes? Les lacunes des garçons en français pourraient-elles être redevables, du moins partiellement, aux injonctions de genre qui les découragent à s'y essayer?

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