Sophie Chassat

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Le ras-le-bol d'une conductrice...

Publication: 24/12/2012 10:42

Je suis conductrice. Pas de voiture, pas de moto, pas de vélo. Je suis conductrice de poussette. Dans une grande ville. La plus grande de France, plus précisément. Et ça n'est pas facile...

Je passe sur l'asphyxie à hauteur de poussette - un des premiers mots que j'ai dû expliquer à mon fils de 2 ans a été « pollution ». Je passe sur les vertigineux escaliers des stations de métro. Je passe sur les trottoirs si étroits que, quand les poubelles des immeubles sont sorties, il nous faut descendre sur la chaussée et manœuvrer très vite (car les voitures arrivent aussi très vite !) pour remonter sur le trottoir. Je passe sur les camions de livraison garés sur les passages piétons qui nous obligent à la même dangereuse opération. Je passe sur la circulation désormais autorisée en sens inverse aux vélos (et remercie ceux qui se sont équipés d'une sonnette pour rappeler aux mamans étourdies que, quand on traverse, il faut regarder à droite, puis à gauche, à droite, puis à gauche, à droite puis à gauche, à droite puis à gauche, etc.). Je passe sur les chauffeurs de bus qui continuent d'effectuer sans ciller leur virage même quand le feu est vert pour les piétons tandis que vous, avec votre poussette, vous poireautez au milieu d'un carrefour de circulation. « De rien », vous entendez-vous alors hurler (sans tout à fait parvenir à réprimer un ton d'ironie grinçante) au chauffeur du mastodonte qui vous a fait un signe de la main pour vous remercier de l'avoir laissé passer - en même temps, poussette contre autobus, c'est vite vu. Oh ! Arrêtez un peu de râler contre les bus, Madame, la ratp a eu la gentillesse d'arrêter sa campagne « On a beau adorer les bébés, avec les poussettes, il ne faut pas pousser ». Et puis, ces affiches se justifiaient par un appel au noble sens du partage : « Partageons plus. Partageons le bus »...

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Mais précisément, qu'est-ce que le partage ? Le partage d'un espace physique et mesurable, à découper en tranches comme on le ferait avec un gâteau ? Le partage d'un espace à occuper, où les corps qui s'y déplacent sont pensés sur le modèle d'une eau qui coule et qui vient combler des trous ? N'est-il pas avant tout question du partage d'un espace social ? La société, cette chose inventée par les hommes pour que n'y règnent pas les mêmes lois de la jungle que dans la nature. Pour que les plus faibles ne soient pas constamment écrasés par les plus forts. Pour que l'homme devienne un dieu pour son semblable, et non plus un loup à son égard (Hobbes). Pour que le fait ne gagne pas contre le droit, ce qui est contre ce qui doit être. Et non, je ne suis pas en train de dire que tout est permis à une conductrice de poussette. Celle que j'ai vu l'autre jour dans le métro écraser le pied d'une vieille dame (soit dit en passant debout car personne ne s'était levé pour lui laisser de place assise) qui ne s'écartait pas assez vite pour la laisser monter, ne m'a pas semblé être dans son bon droit : il y avait alors plus fragile qu'elle et il fallait attendre la prochaine rame... Et puis, demander aux autres de se pousser quand on conduit une poussette, ça peut se faire avec le sourire, des « s'il-vous-plaît » et « merci », on est bien d'accord - d'autant que c'est cela qui apprendra au premier intéressé, l'occupant de la poussette, que la vie en société ne doit pas ressembler à une jungle...

 
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