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La fin de l'euro approche: Guide de survie

Publication: 28/05/2012 17h18

Chaque crise économique débouche sur une prise de conscience collective. En Europe, ce moment approche. Des millions de personnes devront bientôt faire face au chaos et admettre que l'euro, tel que nous l'avons connu, est chose du passé.

Pour comprendre le pourquoi de cette situation, il faut avant tout perdre quelques illusions. Jusqu'à maintenant, la crise de la dette européenne s'est traduite par une série de « moments charnières », qui devraient plutôt être qualifiés de « marches d'escalier » descendant toujours plus bas. Le deuxième round des élections législatives grecques, qui aura lieu le 17 juin, constitue l'une de ces marches vers l'abîme. Malgré que les partis en faveur du plan de sauvetage figurent en tête des sondages, il apparaît certain qu'une nouvelle monnaie va bientôt circuler dans les rues d'Athènes. La Grèce ne pourra tout simplement pas demeurer dans la zone euro. En effet, les épargnants retirent leur argent des banques nationales et les contribuables diffèrent leurs paiements d'impôt. Les entreprises tardent à payer leurs fournisseurs - parce qu'elles n'en ont plus les moyens ou parce qu'elles espèrent régler bientôt leurs comptes à l'aide de drachmes dévalués.

La troïka composée de la Commission européenne (CE), de la Banque centrale européenne (BCE) et du Fonds monétaire international (FMI) s'est montrée incapable de relancer l'économie grecque, et tout nouveau plan de sauvetage financier risque de se heurter aux mêmes écueils. Dans un moment de frustration, la directrice générale du FMI Christine Lagarde a dit : « En ce qui concerne les Grecs, je pense aussi à tous ces gens qui essaient tout le temps d'échapper aux taxes ».

Mme Lagarde a épuisé son capital d'empathie, ce qui est absolument regrettable. La monnaie unique ne convient pas à l'Europe, et c'est ce que la débâcle grecque nous démontre par-dessus tout. La « dévaluation interne » (un euphémisme pour « coupures budgétaires massives ») devait favoriser la compétitivité et faciliter le paiement des dettes, mais le coût humain en est beaucoup trop élevé.

Après cinq ans de récession et de promesses non tenues, le taux de chômage dépasse maintenant 20 pour cent et les nouvelles mesures d'austérité promettent d'aggraver la situation. Dans ce contexte, il est normal que le mécontentement se fasse sentir dans les urnes. Et puisque le FMI, la Commission européenne et la presse financière spéculent sur une sortie possible de la zone euro, quel investisseur serait assez imprudent pour signer des contrats à long terme en Grèce en ce moment?

Bon nombre de politiciens européens prétendent qu'une sortie ordonnée de la Grèce est possible, et que ce pays sera le seul à faire défaut. Ils ont tort. La sortie de la Grèce n'est qu'une étape de plus menant à la dissolution chaotique de la zone euro.

À la prochaine étape de la crise, les électeurs européens prendront conscience des risques financiers énormes qu'ils doivent assumer afin de renflouer la monnaie unique. En quittant la zone euro, le gouvernement grec cessera de rembourser les 121 milliards d'euros qu'il doit aux créanciers privés, ainsi que les 27 milliards d'euros qu'il doit au FMI.

Mais ce n'est pas tout. Les Allemands, en particulier, apprendront avec stupéfaction que la Grèce cessera de rembourser les 155 milliards d'euros dus à l'Eurosystème, composé de la BCE et des 17 banques centrales des États membres. Ce montant inclut 110 milliards d'euros alloués discrètement à la Grèce par l'entremise du système de transferts automatisés Target 2. Tel que mentionné plus haut, les épargnants quittent actuellement les banques grecques en grand nombre, et ce mécanisme de compensation permet d'éviter leur faillite. Target 2 repose sur les banques centrales des États membres. Puisque l'Allemagne récolte la part du lion des capitaux en fuite, la Bundesbank assume la majeure partie des prêts à risque, mais les autres banques centrales seront tout aussi vulnérables en cas de défaut.

La BCE dément fermement avoir pris des risques inconsidérés. Or, si l'on additionne à Target 2 les obligations souveraines achetées pour renflouer les pays périphériques (Irlande, Espagne, Italie et Portugal), les créances douteuses de l'Eurosystème s'élèvent à 1,1 billion d'euros, ce qui équivaut à 200 pour cent de ses capitaux propres. (Nous avons fait cette estimation à partir des données officiellement disponibles.) Ces créances équivalent grosso modo à 43 pour cent du PIB allemand, qui s'élève à 2,57 billions d'euros. Aucune banque responsable n'oserait affirmer qu'un telle situation est sans risque pour les contribuables et les investisseurs.

La semaine dernière, le ministre des Finances polonais Jacek Rostowski a mis en garde ses collègues et affirmé qu'un défaut de la Grèce pourrait entraîner une fuite de capitaux, voire un effondrement du marché obligataire dans tous les pays périphériques. Pour éviter que le fléau ne se propage, tous les membres restants devraient avoir accès à un crédit illimité pour une période d'au moins 18 mois. M. Rostowski se dit toutefois inquiet, car la BCE ne semble pas en mesure de fournir un tel pare-feu, et aucune autre institution n'a la capacité, la légitimité ou la volonté de prendre le relais.

Pour la plupart des observateurs, il devient évident que la BCE, déjà submergée de créances douteuses, ne fournira pas un crédit illimité à tous les gouvernements en mauvaise posture financière. La trajectoire grecque - de l'austérité à la dépression à la cessation de paiement - risque de se reproduire ailleurs. Dans un tel contexte, pourquoi les Allemands permettraient-ils à la BCE de doubler ou quadrupler ses prêts à risque?

Le scénario le plus probable est que la BCE prêtera de l'argent d'une manière sporadique, ce qui ne suffira pas à stabiliser la situation. Sachant que la BCE et les contribuables allemands ne peuvent pas assumer des pertes à l'infini, les épargnants et les investisseurs vont tout simplement déserter les banques de la périphérie aussitôt que la débâcle grecque fera ses ravages.

Cette fuite de capitaux, qui pourrait durer plusieurs mois, obligera les institutions encore solvables à resserrer leur crédit, ce qui plongera les économies espagnole et italienne dans une récession encore plus profonde. Les électeurs de ces pays manifesteront assurément leur colère.
Par ailleurs, la réticence de la BCE à fournir une grande quantité de capitaux « visibles » n'empêchera nullement le système Target 2 de fonctionner. Cela veut dire que la Bundesbank continuera de prêter officieusement des sommes astronomiques à l'Italie (Banca d'Italia) et à l'Espagne (Banco de España). Les contribuables allemands risquent d'être effrayés par le risque que comporte une telle situation.
Bref, la fin de la zone euro ressemblera probablement à ce qui suit : les pays de la périphérie souffriront d'une récession économique de plus en plus grave et seront incapables de respecter les barèmes budgétaires établis par la troïka. Leurs taux d'endettement insoutenables les mèneront vers la faillite. Pendant ce temps, le cours de l'euro chutera par rapport aux autres devises, mais pas suffisamment pour rendre l'Europe plus attrayante pour les investisseurs.

Au contraire, la BCE donnera l'impression d'avoir perdu le contrôle de la situation, à force d'effectuer des prêts ne pouvant pas être entièrement remboursés. Le reste de la planète cessera de considérer l'euro comme une devise fiable. Les obligations européennes seront délaissées, à tel point que l'Allemagne elle-même pourrait avoir de la difficulté à financer ses opérations à des taux d'intérêts abordables. Par conséquent, les Allemands subiront un taux d'inflation inacceptable, et seront de plus en plus réticents à renflouer leurs partenaires européens.

La solution la plus simple serait que l'Allemagne claque elle-même la porte, ce qui obligerait les autres membres de la zone euro à se débrouiller pour en faire de même. Or les Allemands éprouvent un fort sentiment de culpabilité par rapport aux guerres du siècle dernier, ainsi qu'un grand attachement aux bénéfices de 60 ans d'intégration européenne. Ils vont tout faire pour retarder l'inévitable. Malheureusement, quand l'inévitable surviendra, le chaos économique et les antagonismes politiques seront encore plus intenses.

Pour les marchés financiers planétaires, un éclatement désordonné de la zone euro aura des conséquences beaucoup plus graves que la crise de l'automne 2008. Cette année-là, les gouvernements ont dû renflouer de grandes institutions privées, ce qui a sauvé du même coup les créanciers de ces grandes institutions. Mais en ce moment, les gouvernements européens eux-mêmes frôlent la faillite.

Le PIB de l'Union européenne s'élève à un tiers du PIB global. Le total des dettes souveraines non acquittées de la zone euro équivaut à 11 billions de dollars, dont 4 peuvent être considérés comme un risque à très court terme. Les marchés financiers européens sont très ramifiés, et leurs produits dérivés libellés en euros totalisent 185 billions de dollars. En cas d'éclatement de la zone euro, on peut donc prévoir une fuite de capitaux massive en direction des États-Unis et de l'Asie. Est-ce que les grandes institutions bancaires de ce monde seront en mesure d'absorber un tel choc?

Il est possible qu'un grand nombre de ménages et de retraités perdent la totalité de leurs investissements - à moins que l'inflation ne gruge leur pouvoir d'achat. Peu importe la situation, de fortes turbulences politiques sont à prévoir.

Depuis trois ans déjà, les politiciens européens promettent de faire « tout ce qu'il faut » pour sauver l'euro. Mais il est évident que leurs promesses sont impossibles à tenir, car les mesures d'austérité requises entraîneraient à coup sûr de cuisantes défaites électorales. Combien de temps vont-ils réussir à retarder l'inévitable effondrement de l'euro ? Quelques mois ou plusieurs années encore ? Qu'importe, la fin sera tragique.

Lorsque le chaos s'installe, il devient tentant de blâmer le voisin. Un certain nombre de dirigeants européens - incluant Mme Lagarde - ont d'ores et déjà commencé à couvrir leurs arrières. Il est facile de pointer les Grecs du doigt, et d'affirmer que leur évasion fiscale est à l'origine de la crise. Mais cela est faux. L'euro a aussi créé des pertes d'emplois massives et des récessions graves en Irlande, en Italie, en Espagne et au Portugal. Malgré les programmes d'ajustement proposés par la troïka, les conditions économiques de tous les pays périphériques continuent de se dégrader. Quelques politiciens grecs corrompus ne peuvent être la source de tous ces maux.

Il est grand temps que les politiciens et technocrates européens - aidés en cela par les États-Unis et quelques autres puissances - commencent à planifier la fin de la zone euro. Cette opération ne sera pas parfaitement ordonnée, loin s'en faut. Mais il existe des manières de limiter les dégâts aux plans légal, technique et financier. Il faudra planifier à l'avance l'introduction de nouvelles monnaies nationales, la gestion des défauts de paiement en série, la restructuration du capital des banques et des firmes d'assurance, ainsi que le partage de l'actif et du passif de l'Eurosystème. Les monnaies nationales devront être adossées à des réserves en devises étrangères. Bref, l'Europe devra s'extirper du bourbier causé par la monnaie unique, tout en préservant ses formidables acquis que sont le libre échange et la mobilité de la main d'œuvre.
Malheureusement pour nous tous, les politiciens détestent admettre leurs erreurs (si ce n'est leur incompétence). La tâche de coordonner 17 pays en discorde pour trouver une issue à cette crise est sans doute trop ambitieuse. Oubliez un plan de sauvetage concocté par le G8 ou le G20. Oubliez la restructuration à grande échelle des dettes, la vente d'obligations européennes ou tout autre conte de fées. Nous sommes livrés à nous-mêmes, c'est sauve qui peut!

Simon Johnson est le co-auteur du livre White House Burning: The Founding Fathers, Our National Debt, and Why It Matters To You, disponible en librairie depuis le 3 avril. Ce billet a également été publié dans The Baseline Scenario. Vous pouvez découvrir plus d'articles de cette nature dans la section Fiscal Affairs de notre édition américaine. Peter Boone est le président d'Effective Intervention, une organisation de bienfaisance britannique. Il occupe un poste de directeur au sein de Salute Capital Management Limited, et est également associé de recherche au Centre for Economic Performance de la London School of Economics.

 
 
 

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