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De l'art de manipuler les frustrations des peuples

13/01/2015 10:40 EST | Actualisé 15/03/2015 05:12 EDT

Voici un article écrit en février 2006 suite à l'affaire des caricatures et qui reste à mon avis d'actualité.

À l'époque, c'était le «politicaly correct» qui primait, les journaux et les médias au Québec et au Canada n'avaient pas affiché leur solidarité avec le caricaturiste danois ni avec Charlie Hebdo qui avait repris les caricatures sur le prophète.

Je dois vous dire que cet article était refusé par tous les journaux du Québec (La Presse, Le devoir, Journal de Montréal...)

De l'art de la manipulation des frustrations des peuples ou la polarisation simplificatrice des enjeux sociopolitiques

La polémique puis la confrontation et ensuite les manifestations et violences suscitées par les dessins des caricaturistes danois ne cessent d'occuper les esprits et de provoquer de plus en plus de réactions à l'échelle de toute la planète.

Le monde est divisé en deux groupes, encore une fois: les tenants de la liberté de la presse contre les tenants du respect du sentiment religieux. Comme autrefois, le bien contre le mal, le blanc contre le noir, le chrétien contre le musulman, tout se cristallise autour d'une question qui paraît de prime abord, en la replaçant dans son contexte, anodine, sans conséquence, et même insignifiante pour le sort des peuples. Comment vont-ils, ces manifestants, dicter leurs visions du monde à une presse libre et sans tutelles en Occident? C'est une revendication perdue d'avance.

De nos jours, avec les nouveaux moyens de communication - et les médias de masse aidant - on atteint rapidement les sommets de la polarisation. Et la trappe s'ouvre puis les gens s'engouffrent dedans. La polarisation des opinions mène à des réactions épidermiques, non réfléchies et sans fondements. Des plus farfelues aux plus simplistes, des déclarations adoptées des deux côtés ont encouragé la mobilisation la plus large des peuples musulmans et des peuples d'Europe.

Le musulman est insulté dans ses croyances, sa religion et sa dignité: il s'offusque et dénonce l'agression. L'Occidental est choqué, à son tour, de ce qu'une caricature puisse déclencher de telles violences, heurté par la disproportion de la réaction. Au nom de la liberté de presse et de pensée, il persiste et souligne ses convictions en prenant en prenant le parti des caricaturistes. Nous voilà en face de deux positions inconciliables. Les musulmans expriment leur colère et les défenseurs de la liberté de la presse ripostent en apportant leur soutien aux valeurs de la liberté d'expression des journalistes.

Nous sommes en plein délire, de malheureuses caricatures, parues dans un petit journal d'un petit pays de l'Europe du Nord, provoquent des manifestations à l'échelle mondiale pour une prétendue atteinte aux symboles d'une religion.

Ces deux icebergs, mis face à face, ne seraient qu'une mise en scène manigancée par des extrémistes de tous bords. Ce scénario occulte royalement les véritables raisons d'une explosion de protestation sans précédent dans le monde. On ne manifeste pas contre la famine dans le monde, ni contre la mortalité infantile, ni contre le sida, ni contre la destruction de l'environnement, ni contre l'hégémonie militaire d'une seule hyper puissance, ni contre les guerres préventives, ni contre les guerres d'invasion, ni contre le terrorisme, ni contre la pollution de la planète, ni contre la prolifération des armes de destruction massive, ni contre le marché totalitaire, ni contre les systèmes autocratiques et absolus des pays arabes et musulmans, ni contre l'absence de démocratie, mais contre des dessins, la situation est vraiment caricaturale!!!

Les voilà, tous deux, campés sur leurs positions : deux alternatives s'offrent à nous, nous sommes soit pour la liberté de la presse, soit pour la censure et le respect du sentiment religieux. Tout est ramené à cette grotesque dualité. Que c'est désolant et navrant de voir le monde réagir sans discernement, sans nuances, alimentant la thèse des extrémistes. Les éditoriaux de journaux, les chefs de gouvernement, les partis politiques sont sommés de choisir leur camp. Il y'en a même, ici, chez nous au Canada qui ont écrit qu'ils regrettaient la position de la presse nationale et locale, qui n'ont pas soutenu leurs homologues européens. Et les représentants des musulmans (d'obscurs imams, porte-paroles autoproclamés, à la représentativité douteuse de minorités agissantes) profèrent des insanités débiles insultant l'intelligence des citoyens musulmans, confisquant au passage la parole à des millions de musulmans vivant en toute harmonie avec les valeurs démocratiques de l'Occident. En somme, c'est la confrontation. À la lecture de tous ces articles et les réponses des politiques, on se croirait à la veille de l'avènement d'une grande catastrophe, d'une guerre de religion en Occident.

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Du côté des pays islamiques, la même stratégie est appliquée. Des groupuscules religieux très actifs avec l'aide de quelques régimes autocratiques et absolus répandent leur propagande obscurantiste à travers le monde musulman. Notre ennemi est le pauvre caricaturiste qui a osé représenter notre prophète; nous devons lui casser son crayon, lui fermer la gueule, lui couper les mains...

Un milliard et demi de musulmans est pris en otage par une poignée d'extrémistes religieux qui leur trace un chemin d'exclusion et d'obscurantisme à suivre. Au service d'un fondamentalisme religieux primaire et moyenâgeux, orchestré par de notables obscurantistes en commençant par la monarchie la plus absolue sur la planète, l'Arabie saoudite (grande alliée des champions de la démocratie et de la liberté dans le monde, les E.-U.), relayée ensuite par des groupuscules islamistes extrémistes essaimés ici et là en Europe poussant à la surenchère intégriste, la propagande la plus crasse est mise en avant étouffant toute parole de raison, écrasant toutes les forces de progrès et d'ouverture dans ces mêmes pays musulmans.

Si les musulmans du monde entier sortent dans la rue et expriment leur colère, montrent leur indignation par rapport à une question aussi triviale en occident, celle de s'exprimer librement sous forme d'écrits ou de caricatures, même sur un sujet religieux, même sur un prophète, ce n'est nullement à cause des dessins des caricaturistes. La cause de leur colère se trouve ailleurs. Dans le conscient collectif des peuples musulmans et arabes, les Européens et les Américains n'ont jamais eu une réelle volonté de résoudre les grands problèmes dont ils se préoccupent, et ce, depuis les guerres d'indépendance jusqu'à l'occupation de la Palestine et l'agression de l'Irak. Leur grogne est une réponse sans équivoque à l'arrogance et au mépris que certains pays occidentaux affichent depuis des décennies quant à leurs véritables préoccupations. Cette protestation n'est que l'expression d'une profonde frustration accumulée pendant des années. L'agression d'un pays souverain par les États-Unis, l'invasion de territoires fortement marqués par la civilisation arabo-musulmane, par toute l'histoire de l'islam. Bagdad était la capitale du califat musulman pendant plusieurs siècles. L'occupation américaine de ce pays, la guerre menée contre un peuple musulman, la présence de soldats étrangers sur des terres considérées comme saintes par les croyants, le massacre de milliers de civils (musulmans), l'humiliation quotidienne des ces populations montrent la véritable raison de leur colère et de leur indignation.

Les peuples des pays musulmans qui vivent sous des régimes dictatoriaux et absolus où toute liberté d'expression ou de pensée est étroitement surveillée et contrôlée, où toute manifestation démocratique est vite réprimée (emprisonnement de journalistes, d'écrivains et d'opposants politiques en Égypte, au Maroc, en Arabie Saoudite, en Algérie, en Syrie...), ne peuvent pas protester librement ni contredire leurs dirigeants, ils sont muselés. Mais voilà une belle occasion pour occuper le peuple, la caricature est un beau prétexte pour un défoulement collectif, ça tombe à point, la pièce est manigancée par des régimes policiers, directifs et autocratiques. Cependant, la frustration de ces peuples est réelle et leur mécontentement est judicieusement exploité par les groupes les plus extrémistes de la mouvance islamiste, échappant désormais à tout contrôle.

La conjoncture internationale est là pour leur donner raison. Les États-Unis et l'Europe n'ont rien apporté de nouveau et de concret pour trouver une solution au conflit israélo-palestinien. Ils ont, plutôt, et en tout temps, soutenu un pays hors la loi qui ne respecte pas les résolutions de l'ONU. Un pays qui viole toutes les lois internationales en toute impunité. Israël occupe les territoires d'un peuple réduit à la mendicité internationale, vivant sous le seuil de la pauvreté, un peuple réfugié dans son propre pays depuis 40 ans, un peuple violé dans ses droits, humilié quotidiennement, emprisonné (Israël construit un mur pour enfermer les populations palestiniennes), un peuple qu'on asphyxie jour après jour. Il faut le préciser, peut-être, que ce peuple est musulman dans sa grande majorité. Les pays occidentaux, dans leur hypocrisie multiplient les déclarations de bonne foi, affirmant du bout des lèvres que les Palestiniens ont droit à un état souverain, comme Israël, selon le partage de l'ONU de 1967. Mais dans les faits, ils acceptent l'état actuel des choses craignant de dénoncer l'État hébreu. Par contre pour envahir un pays arabe et musulman puis l'occuper, l'Irak en l'occurrence ils se portent rapidement volontaires en envoyant leurs supplétifs à la « superpuissance » du monde.

En regardant droit dans les yeux de l'occidental (je veux dire le politique), le musulman moyen - monsieur tout le monde - ne voit que du mensonge et de la supercherie. Le droit des Palestiniens à un État souverain est le dernier de ses soucis. La dénonciation de l'agression américaine sur un État souverain a complètement disparu de son discours, malgré la résolution des Nations Unies qui a qualifié la guerre d'illégale et d'illégitime.

Les E.-U., un pays agresseur comme d'ailleurs son protégé Israël, ne font qu'empoisonner les relations internationales avec sa politique belliqueuse, d'arrogance et de mépris vis-à-vis d'autres nations. Ils ne font que renforcer la riposte la plus extrémiste des musulmans. Tant que la politique américaine reste biaisée et unilatérale et agressive, elle mettra de plus en plus de pression sur de larges couches des sociétés musulmanes qui luttent pour leurs droits démocratiques, en d'autres termes, cette politique n'engendrera que l'enlisement des ces forces de progrès, que leur isolement, ils verront leur base glisser vers l'islamisme pur et dur. C'est le mouvement radical, celui qui représente l'opposition la plus forte à l'agression qui l'emportera avec comme conséquences l'affaiblissement de tous les autres courants politiques dans la région. Des pans entiers de mouvement de progrès et d'ouverture des formations politiques ou d'associations de la société civile se voient acculés au mur devant la surenchère islamiste.

Ce que nous voyons en ce moment en Irak est la preuve parfaite de ce gâchis. Avant l'invasion américaine, le mouvement islamiste radical n'existait presque pas en Irak, alors qu'en ce moment, toute la classe politique et toute la résistance se réclament de la mouvance religieuse. Les conséquences seront désastreuses sur les états occidentaux ou de plus en plus de citoyens musulmans se retrouvent embarqués et embrigadés dans les mouvements extrémistes religieux.

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L'exemple de la Palestine est édifiant à ce sujet. Les partis politiques séculiers sont ruinés, leur base s'est effritée sous les coups répétés de liquidation et d'assassinat de l'armée israélienne. Israël favorisait, dans le passé, la montée des islamistes. Après les avoir bien nourris - comme les E.U. avaient fait avec les talibans et les résistants islamistes afghans durant la présence soviétique - pour affaiblir le mouvement politique séculier, maintenant ils (les islamistes) se retournent contre elle, appelant à la résistance et employant des moyens extrêmes : des bombes humaines.

La polarisation occulte les vrais problèmes que créent l'arrogance et l'hégémonie des États-Unis et la passivité de plus en plus évidente des Européens devant les agressions continues contre les peuples musulmans. Dire que cette démonstration mondiale de la part des musulmans est une réaction à des caricatures relèverait de la cécité et de l'ignorance en même temps. Ce déferlement de protestations et de violences est malheureusement le résultat d'une politique incendiaire menée par une « superpuissance » prédatrice et rentière, impérialiste et aux mains d'une camarilla de pétroliers et de fondamentalistes chrétiens et de ses protégés. Les extrémistes islamistes et intégristes ne font que cueillir le cri de révolte de ces musulmans profitant de l'aubaine pour répandre leur idéologie obscurantiste et passéiste.

Montréal, février 2006

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