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La littérature de la diaspora, deux romans, deux destins et deux tendresses

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Yara El-Ghadban et Katia Belkhodja sont deux auteures issues de la diversité pour ne pas dire de l'immigration, la première d'origine palestinienne et la deuxième d'origine algérienne. Toutes deux romancières de talent à connaître et à découvrir. El-Ghadban signe son premier roman L'ombre de l'olivier et Belkhodja son deuxième titre La marchande de sable, publiés respectivement chez les éditions Mémoire d'encrier et les éditions XYZ en 2013 et en 2015.

Les deux romans nous offrent, à travers les yeux de deux fillettes Yuryur et Sherry (pour Shéhérazade), personnages principaux de leurs histoires, un monde d'enfance tendre et réaliste pour l'un, et mystérieux et fantaisiste pour l'autre. Le merveilleux propre à la perception de l'enfance parcourt les deux œuvres également, parce que Yuryur parle à son oiseau et Sherry parle au vent. C'est ce qui nous oblige à entrer dans leurs univers sur la pointe des pieds, pour épier un monde furtif et volatile d'une part, fragile et enchanteur de l'autre.

Dans L'ombre de l'olivier, et contre toute attente ou anticipation, qui serait induite par un mécanisme d'association du fait de la nationalité de l'auteure, il ne s'agit pas d'un livre sur la guerre en Palestine ni sur la résistance. Détrompez-vous, rien de tout cela dans le roman de Yara El-Ghadban. Il est vrai que la patrie est présente, à travers quelques symboles comme les poèmes de Samih El-Kassim et les chansons de Fayrouz et de Marcel Khalifeh, ou l'évocation du massacre de Sabra et Chatila, mais en filigrane comme un fantôme, insaisissable et même incompréhensible pour la petite enfant qui découvrira qu'elle ne pouvait pas voyager si elle ne possédait pas un pays. Et sa mère qui essaie de la rassurer: «Il y a des frontières invisibles habeebti. Des frontières qui nous habitent et qui tuent et qui divisent au cœur même de la ville».

C'est, donc, à travers les yeux de Yuryur, qui va bientôt avoir 10 ans, qu'on sera amené à vivre et à toucher la texture de son enfance, de ses petites joies et de ses petites peines depuis ses premiers pas jusqu'à ses premiers sentiments d'amour. On découvrira son milieu de vie avec sa petite famille (mère, père, petit frère), ainsi que ses camarades de classe de parents expatriés dans cette principauté de dunes et de luxe qu'est Dubaï. Mais aussi, ses tantes et ses grands-parents qui sont restés dans les camps de réfugiés au Liban et à qui elle rendait visite pendant les vacances. Ses souvenirs avec ce qu'ils comportent de jeux, de baignades nocturnes, de tensions avec la famille et, surtout, son bonheur gastronomique sont rendus avec une infinité de finesse et de tendresse par l'auteure.

Dans La marchande de sable, l'histoire est peu facile à résumer. Il s'agit d'une fille au corps très froid et qui fige littéralement les garçons qui la regardent dans les yeux. Elle assiste placide et impassible à l'effritement de sa ville, puis à son enfouissement dans le désert. Dans cette ville qui devient un village à force de perdre ses murs et ses hommes, il y a le facteur et l'amante du facteur, le boulanger et la femme du boulanger, la pâtissière, le boucher, le couturier, le libraire, le forgeron, le fleuriste, le charpentier et celle qui distribue les journaux et Sherry (Shéhérazade, la fille de la femme du boucher) dont le corps froid, comme une malédiction, jette sur eux l'effroi. C'est un monde qui tourne en rond dans «une ville caravane, une ville voyageuse, une ville vagabonde». Ils sont tous destinés à vivre un événement inouï.

La marchande de sable est un petit livre qui se laisse lire comme si on dégustait une friandise, ou comme si on se laissait flotter sur les eaux d'un ruisseau, car les phrases de Katia sont tissées dans une ficelle transparente comme l'eau sur laquelle on se laisse glisser puisqu'on sait que son lit n'est pas loin, eau peu profonde qui chante et danse, capable de nous supporter et de nous transporter sans turbulences.

«Elle avait dit au vent : ''Je ne m'effriterai pas''. Et le vent qui savait qu'on ne contrarie pas les petites filles grandissantes et en deuil, il avait dit d'accord. Le vent était parti ou bien il s'était tu et alors un calme étrange et sec s'était abattu sur la ville.»

Il se peut qu'on trébuche parfois, par endroits pas du tout profond, mais on se laisse choir sur des galets déjà polis par l'auteure. Mais faites attention, car le ruisseau peut aboutir à des rapides et la narration de Katia devient torrentielle comme si vous donniez la parole à des centaines d'enfants en même temps pour vous raconter leurs histoires. Une narration où les sujets changent trop vite et parfois s'éclipsent sans que personne ne s'en offusque, on s'en fout un peu parce qu'on est en présence d'une enfant qui nous fait croire que la ville se déplace et qu'elle «fait trimbaler ses habitants du Sud au Nord puis du Nord au Sud» et ses murs disparaissaient pendant la nuit. Katia coupe la phrase à sa guise sans que le lecteur ne soit perturbé ni choqué. Il accepte avec un petit sourire sur le coin des lèvres ces petits coups de pied qu'elle donne à la syntaxe et à la structure de sa langue. Il dit que c'est un caprice d'enfant, car ses verbes semblent avoir reçu la directive de se placer là où ils le désiraient. Et même les attributs et les conjonctions n'échappent pas à cette construction fort amusante.

«Et les mères n'ont pas expliqué aux filles, mais elles le font encore, parce que. Générations.»

Katia Belkhodja tisse ses phrases à la manière d'un artiste qui tord la vérité du bleu de l'orange, qui évite la norme plutôt il la fuit, mais si elle insiste, il saute par-dessus.

Voici, donc, deux romans, de deux femmes, de deux auteures de talent, de deux personnes de la diversité qui vous transporteront à travers temps et espace dans le merveilleux monde de «il était une fois» à lire et à découvrir.

L'ombre de l'olivier, Yara El-Ghadban, Éditions Mémoire d'encrier, Montréal, 2013
La marchande de sable, Katia Belkhodja, Éditions XYZ, Montréal, 2015

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