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Maître Eckhart, le pardon et le détachement

29/05/2016 09:05 EDT | Actualisé 30/05/2017 05:12 EDT

Je m'intéresse depuis toujours aux théologiens qui sont pour moi une constante source d'inspiration. Moi-même étudiant autrefois en philosophie, je n'ai jamais cessé de constater ses liens étroits avec la théologie.

À un certain moment, ce sont les Entretiens d'Épictète qui m'ont fait me questionner, décidément, sur la place du divin en philosophie, car j'avais l'espérance d'une philosophie qui puisse tirer sa source morale entièrement à partir d'elle-même, sans quelconque principe obscur : or, il semble que cela n'existe pas encore. D'où vient le theos (traduit du grec par «Dieu») et d'où tire-t-il sa nécessité, si c'est le cas?

Sextius le pythagoricien (300 av. J.-C.) demandait : «Qui a donné un nom à Dieu?» et répondait : «Le mot Dieu n'est pas son nom, mais une indication pour ce que l'on conçoit sous ce nom.»

Par conséquent, pour Sextius, le mot «Dieu» ne désignerait pas une entité, mais ne serait qu'une indication pour ce que nous concevons de plus haut et de meilleur. L'on peut bien balayer tout cela du revers de la main sous prétexte que ce ne sont que des préoccupations d'une autre époque, mais c'est ignorer, selon moi, à ce qu'il semble, un des constituants et points de repère fondamentaux de la vie humaine. Si l'on s'interdit d'aborder la question du divin, l'on s'interdit de prime abord la compréhension essentielle du monde et de ses lignes d'évolution.

Toujours selon mon opinion, je crois qu'il y a eu de grandes méprises avec la conception du divin, qu'il y a eu une évolution de cette conception qui nous a conduits jusqu'à un dieu moral ou «prescriptif» (les Commandements, entre autres), alors qu'il n'est pas possible, je crois, de tirer aucune morale du theos. Mais la question de savoir pourquoi cela fut le cas reste à étudier.

Les «sermons-traités» de Maître Eckhart, que j'aborderai ici, me sont tombés sous la main il y a de cela plusieurs années. Je n'ai jamais réussi à lire cette anthologie d'un bout à l'autre, car dès que l'on commence à me parler d'anges, je décroche facilement. J'ai toujours eu une indéracinable tendance à la science, et les choses que je considère comme irrationnelles ou sans valeur applicable ont sur moi un effet naturellement soporifique. Au niveau des idées, cependant, il n'est pas toujours évident de le constater, mais il est, à mon corps défendant, très possible d'en puiser plusieurs chez ces théologiens, bien que leur système de croyances puisse être dans l'ensemble faux. Donc, ce que je fais ici et ailleurs, c'est bien sûr de la récupération d'idées, dans une perspective non athée, mais agnostique.

Les deux passages qui vont nous intéresser ici comme exemples (car plus on lit ce livre et plus on en trouve) sont ceux sur le détachement et le repentir. Le passage sur le repentir est celui qui m'a d'abord le plus frappé.

Maître Eckhart dit qu'il y a deux espèces de repentir : un temporel et un divin. Du repentir temporel, il ne mène à rien, il n'en sort rien, sinon plus de souffrance pour l'homme. Par contre, si l'homme se tourne vers Dieu, vers le repentir divin, tous ses péchés lui sont instantanément pardonnés, quoi qu'ils fussent! Je cite : «Plus les péchés sont nombreux et mauvais, plus ils sont contraires à Dieu, et plus Dieu les pardonne volontiers et vite. À peine donc le repentir divin s'élève-t-il vers Dieu, et tous les péchés ont plus tôt fait de disparaître dans l'abîme de Dieu que moi de fermer les yeux, et sont anéantis aussi totalement que s'ils n'étaient jamais arrivés.»

Ce qui m'a frappé et scandalisé sur le coup en lisant ce passage, c'est qu'il semble permettre les plus grandes atrocités et qu'elles soient ensuite pardonnées sans réserve... Cela me semblait injuste. Cependant, en abordant l'idée sous un autre angle, cela ne permet-il pas au «mal» de cesser pour de bon et une fois pour toutes? Il me semble que la conséquence ultime de cette idée qui est de convertir le mal au bien est plus importante que de vouloir à tout prix punir le mal, et je crois que c'est la visée ultime d'Eckhart, et qu'il y parvient efficacement de cette façon. Le but final est pour Eckhart plus important que les considérations morales intermédiaires.

L'autre idée intéressante, parmi tant d'autres, est celle du détachement. Le détachement pour Maître Eckhart a plus de valeur que la compassion, car la compassion reste attachée aux choses terrestres. Or, le semblable attirant toujours le semblable, pour ressembler à Dieu, il faut donc accueillir le divin en soi, et pour parvenir à cela, nul autre moyen pour Eckhart que de faire le vide total en soi. Le vide en soi qui pourrait être l'aboutissement final de la souffrance et du désespoir absolu n'est pas la route glacée du Néant, mais devient plutôt le point de bascule dans ce qu'il y a de meilleur! L'esprit détaché contraint Dieu à venir à lui! Quel grand pouvoir Eckhart donne-t-il à l'esprit! «Tiens-le-toi pour dit : être vide de tout le créé, cela veut dire être plein de Dieu, et être rempli du créé, cela veut dire être vide de Dieu.»

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