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L'autre côté du miroir: l'exclusion des personnes avec limitations fonctionnelles

02/05/2014 12:18 EDT | Actualisé 01/07/2014 05:12 EDT

Ce texte est cosigné par Julie Montreuil, directrice générale de l'Association des personnes avec une déficience de l'audition, et Sébastien Lévesque, professeur de philosophie.

Charte des valeurs québécoises oblige, les thèmes du vivre-ensemble et de l'inclusion ont été largement discutés au cours des derniers mois au Québec. La récente élection d'un gouvernement libéral et le changement d'appellation au ministère de l'Immigration pour y ajouter les notions de Diversité et d'Inclusion suffisent à nous convaincre que nous n'en avons vraisemblablement pas fini avec ce débat. Il est vrai qu'il s'agit là d'enjeux fondamentaux dont une société libre et démocratique comme la nôtre ne peut faire l'économie. Et de fait, nous sommes plusieurs à nous être indignés, avec raison, que des femmes immigrantes puissent perdre leur travail en raison de leur différence.

Or, si la problématique de la prise en charge de la diversité ethnoculturelle et religieuse est devenue incontournable, elle ne doit cependant pas éclipser d'autres enjeux tout aussi importants. Depuis décembre dernier, dans l'indifférence quasi-générale, les personnes avec limitations fonctionnelles attendent des nouveaux contrats d'intégration au travail dans la région de Québec. Ce faisant, elles ne peuvent intégrer le marché du travail, malgré leur volonté d'y participer. Devant ce fait, nous croyons qu'il est nécessaire de sensibiliser davantage nos gouvernements et la population à la réalité des personnes avec limitations fonctionnelles.

Vous avez dit inclusion?

La disparité sociale des personnes avec limitations fonctionnelles devient de plus en plus criante. Bien que plusieurs municipalités au Québec font des efforts louables pour rendre accessibles les infrastructures et les services et que le gouvernement du Québec émet des politiques, des lois et divers plans d'action, nous pouvons constater que l'importance des différences de traitement des personnes avec limitations (ou personnes handicapées) est toujours ignorée par la majorité de la population.

Voici quelques exemples de cas qui illustrent bien cette disparité et qui apparaissent comme le résultat d'une discrimination qu'il est tentant de qualifier de «systémique» :

• Lors de la récente élection provinciale, de nombreux bureaux de vote étaient encore inaccessibles aux personnes à mobilité réduite.

• Le dernier débat des chefs, diffusé à Radio-Canada, n'a pas été accessible aux personnes sourdes ou malentendantes.

• Les femmes en fauteuils roulants ont difficilement accès à des examens gynécologiques, car les tables d'examens et les salles des cliniques ne sont pas adaptées à leur situation.

• En santé publique, les campagnes de sensibilisation sont souvent inaccessibles pour plusieurs. Lors de la campagne contre la grippe A(H1N1), les formulaires pour l'inscription à la vaccination n'étaient pas accessibles sur les sites des CSSS pour les non-voyants et aucune communication n'a été réalisée en LSQ pour les personnes sourdes ou malentendantes.

• Nous commençons tout juste à implanter des systèmes d'aide à la suppléance à l'audition pour les personnes malentendantes dans les lieux démocratiques (salles des conseils de villes, assemblées publiques) et souvent nous n'offrons pas le service d'interprétariat en langue des signes québécoise.

Ces exemples font la triste démonstration qu'aujourd'hui encore, en dépit des beaux discours et des bonnes intentions, les personnes avec limitations fonctionnelles sont l'objet de nombreuses formes de discriminations. Soulignons que cette discrimination est d'autant plus déplorable que les solutions existent et que dans la plupart des cas, les mesures d'accessibilité sont d'une facilité déconcertante et peu dispendieuses.

Retour sur les accommodements

À cet égard, il n'est pas inutile de faire un petit retour sur les accommodements raisonnables, dont certains ont fait grand cas dans le cadre du débat sur le projet de Charte des valeurs québécoises. Si elle s'avère pertinente ici, c'est que la notion d'accommodement raisonnable est précisément issue de la jurisprudence associée au monde du travail et qu'historiquement, les personnes handicapées ont été les premières à bénéficier de mesures d'accommodement. Mais qu'est-ce qu'un accommodement et à quoi sert-il? L'accommodement raisonnable désigne l'assouplissement d'une norme ou d'une règle institutionnelle afin de contrecarrer les effets potentiellement discriminatoires de cette dernière. Son objectif est simple et clair : favoriser l'intégration, conformément au droit à l'égalité.

Ce qu'il faut comprendre, donc, c'est que l'accommodement raisonnable est essentiellement une réponse à la discrimination - le plus souvent, indirecte - dont sont l'objet certains individus ou groupes minoritaires. Ainsi, pour qu'il y ait matière à accommoder, le demandeur doit être en mesure de faire la démonstration qu'il est l'objet d'une forme ou d'une autre de discrimination reconnue par la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Ce faisant, et contrairement à un préjugé largement répandu, force est de reconnaître que l'accommodement est un droit, non un privilège ou un passe-droit. La société libre et démocratique qu'est la nôtre est d'ailleurs tenue à une obligation juridique - et morale - d'accommodement raisonnable. C'est là une question d'équité.

Le vivre-ensemble et l'inclusion

Ce que demandent les personnes avec limitations fonctionnelles est simple, en théorie du moins. Elles demandent à participer à l'enrichissement de notre société et à se réaliser pleinement dans leurs différentes habitudes de vie ; autant dans leurs activités courantes que dans leurs rôles sociaux. Autrement dit, elles demandent à mener une «vie normale». En travaillant ensemble à l'amélioration de leurs conditions vie et en facilitant leur intégration au marché du travail, nous contribuerons à diminuer les situations de handicap. La personne sera alors incluse dans la société et ne fera plus partie d'un groupe minoritaire extérieur à celle-ci. Nous n'aurons plus les «valides» qui s'occupent plus ou moins des «handicapés» (en les mettant dans des petites cases), comme c'est encore trop souvent le cas.

Finalement, ce n'est qu'en les considérant avec empathie plutôt qu'avec condescendance, c'est-à-dire en reconnaissant que leurs besoins, aussi spécifiques soient-ils parfois, correspondent aux nôtres et sont tout aussi légitimes et fondamentaux, que les personnes avec limitations fonctionnelles pourront être égales à nous. Cette responsabilité revient à toutes et à tous, sans exception. C'est un changement urgent et nécessaire si nous souhaitons véritablement favoriser le vivre ensemble dans une société égalitaire et inclusive.

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