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De la tolérance à la reconnaissance (1/2)

17/12/2013 12:04 EST | Actualisé 15/02/2014 05:12 EST

Ce texte est le premier d'une série de deux sur le thème de la reconnaissance.

S'il y a bien une chose à retenir du débat sur le projet de Charte des valeurs de laïcité, c'est le clivage qu'il crée dans la société québécoise. Plutôt que de s'attarder aux véritables enjeux, notamment l'intégration socioculturelle et économique des personnes issues de l'immigration, le gouvernement du Parti québécois a de toute évidence fait le choix de la division en misant sur une politique conservatrice qui exacerbe les différences plutôt que de favoriser les rapprochements.

La mesure la plus controversée de ce projet de loi est évidemment l'interdiction du port de signes religieux «ostentatoires» pour l'ensemble des employés des secteurs public et parapublic. Il est en effet difficile de ne pas voir les effets potentiellement discriminatoires d'une telle mesure, notamment parce qu'elle ferait en sorte d'exercer une pression plus grande sur certains groupes de croyants pour qui le port de signes religieux fait partie intégrante de leur identité morale. C'est d'autant plus déplorable qu'une authentique laïcité se devrait au contraire d'établir la pleine reconnaissance de l'égalité morale des individus ainsi que de leur liberté de conscience et de religion.

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D'entrée de jeu, afin de saisir l'ampleur de cette discrimination, il n'est pas inutile de rappeler que l'État est le plus important employeur au Québec. Et contrairement à ce que soutiennent certains défenseurs de l'interdiction mur à mur du port de signes religieux chez les agents l'État, l'accès à l'égalité en emploi - puisque c'est bel et bien de cela dont il est question ici - n'est pas un «privilège» ou un «caprice», mais plutôt un droit reconnu qui ne peut être bafoué sans raison valable. À cet égard, il reste encore à démontrer que le port de signes religieux par certains agents de l'État constituerait un problème en regard de la neutralité religieuse de nos institutions ainsi qu'une entrave à leur bon fonctionnement. En revanche, il apparaît plutôt évident que l'interdiction générale préconisée par le gouvernement péquiste constitue une mesure abusive et ségrégationniste qui ne favorisera en rien l'intégration socioculturelle et économique de ces croyants pour qui l'expression de leur foi est intrinsèquement liée au port d'un signe religieux, mais contribuera au contraire à leur exclusion.

Certains diront que ce sont en fait ces croyants qui s'auto-excluent d'un emploi dans les secteurs public et parapublic en faisant preuve d'une orthodoxie et d'une inflexibilité que l'État ne saurait cautionner sans tomber lui-même dans une forme de favoritisme ou d'accommodement déraisonnable. En effet, l'interdiction du port de signes religieux étant applicable à l'ensemble des croyants, n'est-elle pas de ce fait équitable pour tous? C'est là une position qui rompt non seulement avec notre tradition juridique (la jurisprudence est particulièrement éclairante à ce propos), mais aussi, et surtout avec le principe même de neutralité religieuse de nos institutions, puisque ce dernier requiert précisément de l'État qu'il se garde de s'immiscer dans les affaires religieuses pour imposer une vision du «religieusement correct» qui exclurait d'emblée certaines formes d'expression de la foi. Il convient par ailleurs de rappeler que la laïcité n'a pas en soi de vocation émancipatrice, mais participe plutôt à ce que la diversité puisse se déployer dans un environnement propice à la tolérance religieuse.

D'aucuns laissent aussi entendre que l'interdiction du port de signes religieux chez les agents de l'État permettrait d'apaiser certaines tensions présentes ou à venir entre citoyens ou à tout le moins nous rappellent que la vision de signes religieux peut indisposer certains citoyens qui transigent avec l'État. Ici encore, les tenants de ce discours se gardent bien de faire la démonstration du bien-fondé et de la véracité de ce qu'ils avancent, mais plus troublante encore est l'idée qu'on songe à légiférer pour limiter les droits fondamentaux de certains citoyens sur la base d'impressions ou d'un malaise. Non pas que nous pensions qu'il faille rejeter du revers de la main ces appréhensions, mais il nous apparaît plutôt qu'il est du devoir de nos élus de ne pas de les alimenter, mais bien de les apaiser. Et puisque la société québécoise est, à l'instar de toutes les démocraties libérales, marquée durablement par le fait du pluralisme raisonnable, nous croyons que le gouvernement devrait davantage s'efforcer de mettre en place des politiques qui favorisent le dialogue interreligieux et la compréhension mutuelle.

Pour sa part, le gouvernement du Parti québécois cherche bien maladroitement à rassembler les Québécois autour de ce qu'il appelle «nos valeurs». Cependant, dans une société libérale et démocratique comme la nôtre, le vivre-ensemble repose moins sur un contenu moral normatif - qui ne saurait faire consensus - que sur certaines vertus citoyennes comme l'attachement au principe du droit et la délibération éthique. Ainsi, bien que l'intégration implique de toute évidence aussi le développement d'un sentiment d'appartenance et d'un sens du devoir civique chez le citoyen, elle ne saurait par ailleurs être attachée à une conception particulière du monde et du bien, qu'elle soit religieuse ou séculière. C'est au contraire sur la base du principe de neutralité religieuse de l'État, lequel implique justement le refus de prendre parti pour une conception ou pour une autre, que sont rendues possibles l'inclusion et la cohabitation pacifique de la diversité ethnoculturelle et religieuse au sein de nos institutions et de la société civile.

En définitive, nous croyons que les institutions de l'État ainsi que ceux qui le représentent se devraient d'être le reflet le plus fidèle possible de la société dans laquelle nous vivons. En cherchant ainsi à dissimuler la diversité, quel message envoie-t-on à la population, si ce n'est que celle-ci constitue un problème ou un danger? Voilà pourquoi il faut, selon nous, s'opposer fermement à l'interdiction tous azimuts du port de signes religieux chez les agents de l'État. C'est là non seulement une question de tolérance, mais aussi, et surtout de pleine reconnaissance du droit à la différence, lequel est parfaitement conforme à ce que constitue le véritable sens de la liberté de conscience et de religion que cherche à déployer une société libérale et démocratique.

Muse: Dalila Awada

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