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Pour un débat raisonné sur le statut de l'embryon et du fœtus et les éventuelles limites du droit à l'avortement

08/05/2014 02:04 EDT | Actualisé 08/07/2014 05:12 EDT

Étant moi-même préoccupé par la question des droits de l'enfant à naître, j'ai lu avec grand intérêt la lettre de monsieur Georges Buscemi, président de Campagne Québec-Vie, dans laquelle il explique pourquoi lui et son regroupement sont contre l'avortement et pour la vie (comme si quelqu'un était contre). Pour résumé, monsieur Buscemi soutient que la position des « pro-vie » est la plus raisonnable et la plus progressiste, car celle-ci permet d'étendre aux enfants à naître le droit à la vie (un droit fondamental protégé en vertu de l'article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés). Ce faisait, il octroie de facto à l'embryon et au fœtus la qualité d'être humain. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il va un peu vite en besogne.

C'est que dans sa lettre, monsieur Buscemi ne nous offre malheureusement aucune définition formelle de ce qu'est un être humain, si ce n'est qu'il affirme (comme s'il s'agissait là d'une évidence) que « dès la conception, c'est-à-dire dès la fécondation de l'ovule par le sperme, [...] nous ne faisons plus affaire à deux cellules en provenance des parents, mais à un nouvel être unique dans le monde, vivant et... humain. ». Et de poursuivre, il accuse ceux et celles qui choisissent de « nier l'humanité de l'être ainsi formé » de sombrer dans l'arbitraire. Cette affirmation, je suppose, sous-entend que sa propre position est pour sa part fondée sur des critères objectifs et universels. Cependant, pour autant qu'elle puisse être jugée valable, il n'en demeure pas moins douteux qu'une telle conception puisse susciter l'adhésion de tous.

Nous touchons ici un aspect important de la problématique, à savoir qu'il est difficile (pour ne pas dire impossible), dans une société pluraliste comme la nôtre, de trouver une définition « essentialiste » de l'être humain susceptible de faire apparaître un consensus dans la population. Comment, par exemple, concilier la position d'un chrétien avec celle d'un existentialiste athée ou encore d'un utilitariste hédoniste? Il s'agit là, en effet, de différentes conceptions du monde et bien (ce que le philosophe John Rawls appelait des « doctrines compréhensives ») qui sont, à bien des égards, irréconciliables.

Pour autant que cela représente un défi de taille, il me semble néanmoins que sur la base d'un débat public et raisonné sur la question, il serait certainement possible de relever quelques critères généraux sur la base desquels nous pourrions envisager de construire ce que Rawls appelait un « consensus par recoupement », c'est-à-dire une position qui ne s'appuie sur aucune conception du monde et du bien en particulier, mais repose au contraire sur une idée partagée par l'ensemble des différentes doctrines compréhensives en concurrence. Pour rendre cette délibération possible, cependant, il faut que tout un chacun soit prêt à y participer de bonne foi (sans mauvais jeu de mots).

À cet égard, je déplore le fait qu'un texte comme celui de monsieur Buscemi participe davantage à la polarisation du débat sur le statut de l'embryon et du fœtus (et les potentielles limites du droit à l'avortement) qu'à son assainissement. Car bien qu'elle se drape de la vertu du progressisme et de la raisonnabilité, la position de Campagne Québec-Vie a toutes les allures d'une doctrine dogmatique et moralisatrice, donc incapable de se remettre en question ou à tout le moins de reconnaître les vertus du compromis. D'ailleurs, alors qu'il s'enthousiasme à l'idée d'étendre le droit à la vie aux enfants à naître, monsieur Buscemi omet de mentionner (montrant de ce fait toute l'attention qu'il lui accorde) qu'en contrepartie de sa position, c'est le droit des femmes à disposer de leur corps qui se trouvera ainsi limité, voire complètement brimé. Or, une telle limitation nécessite une justification forte, chose que monsieur Buscemi se garde bien de nous offrir dans son texte (sous une forme argumentée, à tout le moins).

Mon objectif ici, vous le comprenez, n'était pas tant de présenter ma propre position sur le sujet que de mettre en garde contre la rhétorique fallacieuse de certains regroupements comme celui que représente monsieur Buscemi. Je n'ai d'ailleurs pas de position tout à fait arrêtée sur le sujet. Mais dans la foulée de ceux et celles qui, encore récemment, réclamaient un nouveau statut juridique pour les animaux, j'ai cependant déjà exprimé mon désir à l'effet que nous puissions tenir un débat public et raisonné sur cette question qui m'apparaît fondamentale.

Il s'agit bien évidemment d'un débat pénible et délicat pour nous tous - et particulièrement pour les femmes, mais aussi exigeant soit-il, un débat ne doit jamais être écarté sur la seule base que nous craignions ses éventuelles conclusions. Trop souvent, le droit à l'avortement est lui aussi défendu de façon dogmatique et moralisatrice, comme s'il s'agissait d'un droit absolu et inaliénable. Or, le sens commun appelle à ce que nous nous penchions sérieusement sur le statut de l'embryon et du fœtus qui, bien que nous ne puissions dire si facilement s'il s'agit d'êtres humains ou non, sont à tout le moins plus que de simples amas de cellules.

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