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Je sais que vous pleurerez

Publication: 14/09/2012 09:52

Hier je suis allé au théâtre. La sagesse des abeilles de Michel Onfray, un récit philosophique qui met en scène des abeilles. Oui, 20,000 vraies et grouillantes abeilles, uniques comédiennes sur les planches, pour nous inviter à une réflexion sur notre rapport au vivant, sur notre rapport à la mort, sur notre rapport au cosmos... Une heure de philosophie pure, dense, exigeante.

Une heure assez rare pour réaliser que la philosophie, à l'instar des abeilles, est en voie d'extinction.

Le lendemain, comme après un bon match, comme après un bon film, comme après un bon show, j'avais juste envie de partager ma soirée, d'en parler, avec les amis, les collègues.

Mamma mia...

Déjà la veille j'avais eu la mauvaise idée de parler d'un opéra que j'aime. Un opéra! Blagues sur les vieux, blagues sur les églises, blagues sur les dimanches, blagues sur Outremont, blagues satisfaites. Pourtant je suis nul en opéra. J'y connais rien, je ne suis pas capable d'en nommer cinq. Celui-là il me touche, qu'est-ce que tu veux que je te dise.

Pour aggraver mon cas, il se trouve que je suis un lecteur de la revue littéraire L'Inconvénient. Ça, ça reste entre nous par exemple, je n'en ai pas parlé aux copains, je la lis en cachette, je veux pas finir tout seul. Le prochain numéro, à paraître cet automne, traitera de ce sujet : L'anti-intellectualisme au Québec. Le petit texte qui l'annonce s'interroge: "Ne s'agit-il pas d'un aspect même de l'identité québécoise, comme si la vie de la pensée représentait pour celle-ci une forme d'antagonisme ou de menace?".

Dès les premières minutes de mon récit enthousiaste de mon heure passée avec les abeilles philosophiques d'Onfray, et en dépit de l'excellent niveau d'études de mes camarades de jeu, je devais réaliser que si je ne faisais pas volte face rapidement, je deviendrais vite la risée du plancher. Et parce que, comme l'abeille, je suis un gars d'essaim et que tout seul je ne vaux rien, j'ai dû réagir vite. Prout prout, blagues de fesses, rappel de mes origines ouvrières, commentaire éclairé sur le iPhone 5, intérêt majeur à la météo, colère convenue sur le prix de l'essence, je déploie de toutes mes forces mon kit de survie sociale pour ne pas crever tout seul.

Pourtant, je le jure, je ne suis pas un intellectuel. Demandez à ma blonde, elle vous dira combien je suis animal et organique.

Je le jure parce que c'est vrai. Je suis peu érudit. J'ai quitté hier soir, à la période de questions au metteur au scène. Des mots trop compliqués, des gens trop sophistiqués, et puis j'avais envie de pipi. L'Inconvénient dira sans doute que je souffre du mal de son prochain numéro, que je me défends du théâtre ou de l'opéra comme d'une honte annoncée. Pourtant, je ne peux avouer qu'un intellectualisme amateur, voire accidentel. Mon quotidien ne porte pas un foulard délicatement noué dans ma chemise ouverte et immaculée, mon quotidien est fait d'idées et de mots simples, mon quotidien vibre plus au rythme de Manu Chao que de Bizet, mon quotidien écrit des petites chroniques innocentes bien loin de Michel Onfray... Et pourtant...

Et pourtant, chaque incursion dans le pays ennemi des arts et des lettres, aussi rare et naïve soit-elle, me vaut son pesant de ricanements. Pourquoi? J'attends avec impatience le prochain numéro de L'Inconvénient, parce que moi je ne sais pas.

Moi je n'aime que la beauté. Je la recherche partout. Parfois, elle va sortir d'un opéra, d'un roman, d'un sein, d'une voix, d'un paysage, d'une odeur, d'une pensée, d'un regard ou d'un sourire. Je ne suis pas capable d'y voir ni snobisme ni honte, mais je sais que je dois filtrer mes émotions, et privilégier Madonna et le Cirque du Soleil. Ne m'en déplaise, c'est une question de survie.

Les abeilles, du peu que je sais, sont intimement liées à nous. Et la menace de leur disparition augurerait de notre propre trépas, parce qu'elles jouent un rôle majeur dans la pollinisation de nombre de légumes, fruits et céréales, indispensables à notre existence. La science le crie, la philosophie use de poésie pour nous en avertir, mais le bruit de Madonna nous assourdit, et la lumière du Cirque du Soleil nous éblouit.

Je n'ai pas tout compris au texte d'Onfray, pas plus que je ne comprends l'Italien de mon opéra. Mais je ressens au plus profond de moi, malgré vos taquineries, qu'on ne survivra, ni aux abeilles, ni à l'art méprisé. Ma contribution est trop faible, vos rires sont trop forts, mais on jouera Albinoni à mon enterrement, et je sais que vous pleurerez.

 

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