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Roule, câlisse

30/08/2016 10:20 EDT | Actualisé 31/08/2016 07:26 EDT

Je suis cycliste. C'est mon principal moyen de transport. Chaque jour, je sillonne Montréal avec deux projets en tête: me rendre à destination, et rester en vie.

Le vélo en ville, il faut être pour ou contre, aucune alternative. Parce qu'on est en 2016, et que les réseaux sociaux ont séparé le monde en deux: les pour et les contre. Les pour et les contre tout, tout le temps. Cette régression cognitive, cet affaissement de notre jugement, c'est le misérable spectacle de notre intelligence, étendue sans vie à un carrefour, sous le drap blanc de l'opinion triomphante.

Je suis cycliste, et à la fin d'un été meurtrier sans surprise, j'écoute la rumeur publique et son immense bêtise. Je l'écoute s'haïr sur la base d'un moyen de transport, et je vois cette haine imbécile se déployer tout au long de mes parcours quotidiens, chaque jour un peu plus dangereux.

Les automobilistes sont acariâtres, plus hargneux que jamais, et certains animateurs de radio s'assurent que leur aversion demeure en tout instant vivante et vibrante. Les taxis, lobotomisés par trop de temps de volant sur une route qui ne les mène jamais nulle part, ne sont plus capables de distinguer une piste cyclable d'un stationnement Ikéa, un cône orange d'un touriste français, un bac de recyclage d'une étudiante en Bixi. Les chauffeurs d'autobus, étourdis par la routine et désabusés par l'indifférence, conduisent la tête en voyage, en rêvant à des jours meilleurs, tandis que les chauffeurs de camions, aux patrons si intransigeants, fendent la ville un œil sur le chronomètre et l'autre dans leur angle désespérément mort.

«Comment faire pour partager le monde, alors qu'on n'est même pas capable de faire un petit bout de route ensemble, chaque matin?»

Et puis il y a nous, les cyclistes, les plus fragiles de cet écosystème nerveux et sous influence. À défaut de carrosserie (et de casque pour les plus élégants), on a décidé de couvrir nos déplacements de noblesse. Nous serions donc, avec notre vulnérabilité et notre vieille bécane, une sorte de peuple auto-élu de la modernité. Intouchable parce que vulnérable, et anobli par des valeurs progressistes plein le porte-bagage.

Fantaisie arrogante. À la vérité, nous sommes aussi dangereux et méprisants que les autres locataires de la chaussée. Pour s'en convaincre, il suffit d'un simple trajet à bicyclette. Quinze minutes suffiront pour faire le décompte aberrant des incivilités répétées par la plupart des cyclistes de la cité. Arrêts, priorités, feux de circulation, aucun règlement ne m'effleure ni me concerne, et il est de la responsabilité du prolétariat pétrolifère de prendre soin de moi en tout temps, quelque soit la force de mon mépris. Alors je coupe, je dépasse à droite, à gauche, je dépasse aux intersections, et je hurle mon immunité à la moindre occasion.

L'autre soir, je suis allé au cinéma, voir le très beau et très utopique Demain. On y parle de la possibilité d'une société plus juste, plus authentique, plus humaine. Un monde dans lequel on priorise l'économie locale, l'écologie, l'agriculture responsable. Un monde où le collectif prend le dessus sur les individualités, et où l'entraide domine les échanges. Un monde plus empathique, plus altruiste, un monde possible qui ne veut laisser personne sur le bord du chemin.

Ce soir-là, après la projection, je me suis couché enthousiaste et plein d'espoir. Le lendemain, de retour au front sur la piste cyclable, je repensais à tout ça, et je me suis demandé: comment faire pour partager le monde, alors qu'on n'est même pas capable de faire un petit bout de route ensemble, chaque matin?

Puis j'ai entendu: roule, câlisse.

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