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Lâcher prise

03/08/2013 10:56 EDT | Actualisé 03/10/2013 05:12 EDT

Il parait que le texte de Judith Lussier dans Urbania a fait grand bruit. Elle ne portera plus sa petite robe blanc cassé, parce qu'elle a provoqué, dans la rue, des réactions déplaisantes.

Je ne la mets plus parce que j'ai l'impression qu'un memo est passé à l'effet qu'une robe blanc cassé sur une fille blonde donnait l'autorisation aux gars de siffler la fille, toucher la fille, la dévisager, la violer du regard (avec la langue qui sort un peu de la bouche), ou lui faire des compliments déplacés. Je ne me suis pas sentie bien, je n'ai plus jamais remis la robe.

C'est pas rien. D'abord, siffler, c'est vulgaire. C'est ma mère qui m'a appris ça. Toucher une fille par contre, à part la morphine ou un but en fin de prolongation, je ne crois pas qu'il y ait d'instant plus délicieux que celui-là. Cependant, toujours selon ma mère que je ne remercierai jamais assez, il faut son approbation. Et même à une approbation, on préfèrera une invitation, avec frissons et joues roses de préférence. Mieux encore si un petit souper précède le tout. La langue qui sort un peu de la bouche, sauf quand on éprouve, gêné, de la difficulté à dégrafer une brassière neuve, c'est disgracieux, surtout si déjà on sue dessous le nez.

Était-ce une agression? Si oui, c'est pas dans Urbania que ça doit se régler, mais au poste de police le plus proche.

Était-ce une exagération, parce que Judith Lussier ressent, comme moi rue Berri, un sentiment de malaise quand un homme lui signifie, adroitement ou non, un quelconque intérêt à vocation de rapprochement, parce qu'elle sait qu'elle est, à cet instant précis, une déception en devenir puisque les Dieux et les hasards ont orienté sa boussole vers l'autre flanc de la montagne? Si oui, je me dois de la disqualifier, comme je me disqualifie moi-même en pareille circonstance, mais non sans ces quelques précautions d'usage qui devraient éviter d'inutiles bavardages:

J'ai une tendresse toute particulière pour les lesbiennes. Non, pas pour le fantasme improbable de la pornographie, mais pour le bon goût que nous partageons, elles et moi, quand nous trouvons une fille jolie. Pour le bon goût que nous partageons, elles et moi, de demeurer froid devant un homme qui sue dessous le nez dans un chandail trop court, faiblesse touchante de la Lavalloise hétérosexuelle. J'ai, par ailleurs, une amitié indéfectible pour les gays, résistants de longue haleine, combattants infatigables de la bêtise ordinaire. J'ajoute cette petite jalousie devant cet habile évitement de la princesse et du syndrome pré-menstruel.

J'ai le ton léger, mais à la vérité j'ai l'âme à la déprime, et comme une envie de lâcher prise. Je pourrais bien une énième fois confronter la bêtise militante, rappeler que si parfois nous sommes égaux, nous hommes et femmes, c'est bien dans la vulgarité et le manque de subtilité que nous témoignons jour après jour, tantôt par un talon trop haut, tantôt par un regard trop bas. Mais on me renverrait alors des drames arrivés ou inventés, qui ne m'appartiennent pas, et on finirait par me convaincre que j'ai moi aussi la langue qui sort un peu de la bouche.

Le jeu de la séduction est complexe, il l'a toujours été, et ce bruit sans nuance tend à le complexifier davantage. Quelques gorets nous ont nui, nous nuisent parfois, comme d'autres guidounes ensalopées rendent peu hommage aux femmes. On n'ira nulle part à grand coup de toutes des salopes, à grand coup de tous des violeurs. Moi en tout cas je n'irai pas, et je ne finirai pas sur un bras de divan à faire le chat, pas plus que dans une publicité de Desjardins, pour signifier par l'absurde que je suis inoffensif.

Mais s'il faut aller nulle part, j'ai bien peur que nous y allions ensemble. On m'a partagé récemment la bande dessinée Paying for it, de Chester Brown. C'est l'histoire autobiographique d'un type qui lâche prise, épuisé par la complexité du romantisme, et qui décide de n'avoir désormais de relations sexuelles qu'avec des prostituées.

Est-ce qu'on peut ne pas se souhaiter ça, mais se rapprocher un peu, voire s'entr'aimer à l'occasion?

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