Dans le métro, ligne orange, heure de pointe. On est serrés, je suis debout. Arrêt à la station Jean Talon, la jeune fille près de moi, assise, libère son siège, elle est arrivée. Alors que je suis quasiment assis à sa place, toi, femme à l'affût, convoite le siège avec autorité, me confronte du regard, avec assurance et légitimité. Sans réfléchir, je me redresse, et je te laisse ma place. Réflexe.
Je relève la tête : Ce siège est destiné en priorité aux personnes à mobilité réduite. Trois illustrations précisent le tout : petit papy vouté à canne, ado béquilles et plâtre, jolie madame à gros bedon.
Je te regarde : je n'arrive pas à te faire entrer dans aucune de ces catégories.
Mes yeux cherchent désespérément une autre inscription, qui pourrait m'éclairer :
Siège destiné en priorité à toi, Monique - tu dois t'appeler Monique, c'est comme rien - femme de cinquante ans, grise, terne et éteinte, sexuellement abandonnée depuis des lustres, dont le mari est à construire son troisième garage, juste pour t'éviter.
Siège destiné en priorité à toi, Monique, séchée par les ans d'avoir trop cru ta mère qui te disait que tu serais une princesse, que tu pourrais tout avoir, tout choisir, et qui a passé ta vie laide en envies et en jalousies, à croire qu'à ton natif ordinaire viendraient se coller un prince et un château.
Siège destiné en priorité à toi, Monique, princesse sans royaume, ventre flasque et froid de banlieue, sourire oublié au cimetière de tes rêves improbables, dans le caveau de ton amertume et de tes rancoeurs.
Siège destiné en priorité à toi, Monique, dont la misérable et permanente insatisfaction a laissé pendre tes lèvres et naître ta méchanceté, inscrite en majuscules dans tes yeux sans âme et sans larmes.
Siège enfin destiné en priorité à toi, Monique, mère sans amour d'une mieux mariée que toi.
Je suis content Monique de t'avoir rencontré ce matin, station Jean Talon. Prend-le le siège Princesse, je te le laisse, c'est ton dernier trône.
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Quant aux commentaires, c'est le risque du métier de blogueur !
Parce qu'on le sait bien, à mon âge (23 ans) il est impossible que j'aie passé la journée à marcher, à trimballer des livres aussi lourds que moi ou encore à courir d'un pavillon à l'autre. Je suis jeune, je n'ai pas le droit d'être plus fatiguée qu'un employé de bureau qui a passé la journée assis sur son derrière.
Ma montée de lait personnelle (j'avais cette ''crotte'' sur le coeur depuis la fois où je suis allée donner du sang à l'école, où je me suis évanouie deux fois et où j'ai du faire tout mon trajet de métro debout, étourdie, épuisée, parce qu'un monsieur m'avait subtilisé ma place...)
Mais bon, je suis jeune, je vais m'en remettre ;P
Vous parlez de cette femme de la sorte après n'avoir échangé qu'un regard. Et si vous lui disiez en pleine gueule la prochaine fois, peut-être vous répondra-t-elle?
En tous cas, belle petite montée de lait
Beau texte, un peu méchant, mais quand même , il fait sourire et vive le respect des places réservées et bravo pour cette sensibilité d'avoir créé de tels sièges.
A. Pope