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La place du pauvre

27/12/2013 11:54 EST | Actualisé 26/02/2014 05:12 EST

C'est une vieille tradition: le soir de Noël, on ajoute une chaise et une assiette à notre table, au cas où un pauvre viendrait cogner à notre porte. Évidemment, la chaise demeurera vide, puisque le pauvre d'aujourd'hui a pris l'habitude de lécher ses plaies seul dans un couloir de métro venteux et glacé. C'est une marque de bon goût de sa part qui nous permet de réveillonner entre gens de qualité, tout en ayant l'air généreux et empathique, me direz-vous.

En effet, la place du pauvre à notre table est toute symbolique et a pour vertu de faire régner dans notre foyer une bonne conscience qui nous permet de célébrer dans l'opulence, le coeur à l'écoute, mais le coeur léger.

Autre signe que nous sommes de gauche, notre enfant trouvera sous le sapin, au milieu des nombreux cadeaux électroniques fabriqués par des plus jeunes que lui, une orange, en souvenir de nos anciens qui n'ont eu de cesse de nous répéter que c'était le seul cadeau qu'ils recevaient à Noël. Mythe ou réalité, invérifiable de toute façon, l'orange nous rappelle notre situation de privilégiés et nous invite à penser à nos vieux, trop souvent de côté, trop souvent seuls.

Loin de vouloir attirer sur notre famille humaniste des regards d'admiration, nous déposerons toutefois sur Facebook la photo de la chaise vide habilement légendée ainsi que celle de notre enfant tenant dans sa main son orange, simplement pour rappeler à nos semblables que ce n'est pas parce que nous vénérons les dieux ostentatoires de la surconsommation que nous ne pouvons pas avoir de belles valeurs. La récolte de like sera telle qu'elle nous confortera dans la force de nos convictions.

Est-ce que la bonne conscience est un leurre? Nous aurions pu, c'est vrai, inviter un pauvre à notre réveillon, ou aller rompre la solitude d'une vieille tante, mais nous n'avons fait qu'y penser, ce qui affaiblit de beaucoup notre posture et nous expose aux sarcasmes que je me suis permis d'anticiper. Mais faibles de n'avoir pas trouvé le courage de changer le monde pour inspirer notre enfant, au cynisme nous avons privilégié le coeur, même si depuis notre confort cela peut paraître dégoulinant de facilité bien pensante.

La machine est puissante, plus puissante que jamais, et l'enfant reçoit, comme nous tous, trois-mille messages publicitaires par jour dans la gueule. On l'invite sans fin au bonheur de l'avoir, à l'enivrement de l'accumulation, à la transcendance de son moi, parce qu'il le vaut tellement bien. La machine est puissante, et elle a pensé à tout. Pour s'assurer notre entière dévotion aux deux mamelles qui la nourrissent, production et consommation, elle a institutionnalisé la gestion de nos vieux et de nos pauvres, nous libérant ainsi du temps précieux pour la faire tourner. Un petit don ou un gros chèque pour les maintenir en vie, et nous voilà disponibles, l'esprit apaisé de toute culpabilité, de toute émotion.

Oui, il y avait vraiment, au milieu de l'abondance, une orange sous le sapin et une place pour un mendiant improbable à notre table cette année à Noël. D'aucuns trouveront cela stupide ou mensonger, inutile ou vaniteux. C'est peut-être vrai. Pourtant, j'aimerais que mon fils raconte au sien, même si c'est faux, qu'il ne recevait qu'une orange en cadeau à Noël, et qu'on avait toujours une assiette de plus au bout de la table. Juste pour fabriquer cette petite minute-là pendant laquelle nous sommes un peu plus que de simples ventres pleins et satisfaits, levant les yeux au ciel à chaque récit rabat-joie comme celui-là.

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