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La France en pente douce

Publication: 05/01/2013 12:39

Depardieu Limonov
AFP

On ne parle que de lui. Depardieu, dans une grosse colère, s'engueule avec sa famille et part en claquant la porte, sans oublier de rendre les clés. Tandis que le spectacle, si improbable pour nous, réjouit et distrait la terre entière dans une comédie burlesque inédite, la France, elle, n'a pas le coeur à rire. Elle est même plutôt hors d'elle, enragée pour tout dire, alors qu'ici, on est plié en deux.

D'abord, pour reprendre une expression qui nous est familière, je crois que si on peut sortir Depardieu de la France, on ne peut pas sortir la France de Depardieu. Et Gérard n'a sans doute jamais été aussi Français. Râleur, frondeur, colérique, impulsif et insoumis, Cyrano de Bergerac se met en scène dans un théâtre plus hexagonal que l'oeuvre de Rostand toute entière. Mais l'acteur n'est rien sans public et le Russe fraîchement nommé nous rappelle ces particularités précieuses qui définissent cette patrie jadis si lumineuse, et aujourd'hui si maladroite.

Cette énergie que met la France a détester Jean de Florette est à la fois étourdissante et attendrissante. Chez nous, on a plutôt procédé comme suit: Va chier, on continue nos affaires, dégage. C'est à peu près toute l'attention qu'on a décidé d'accorder à Jacques Villeneuve quand il a annoncé cet été qu'il nous quittait pour planquer ses dollars en Andorre. C'est sans doute le pragmatisme nord-américain; déjà qu'il ne fend plus les lignes d'arrivée depuis longtemps, on n'attendra pas qu'il pisse partout pour nous faire honte, alors salut champion, on passe au prochain appel.

Mais la France n'est pas pragmatique, pour son grand malheur. Rompue à une crise économique des plus préoccupantes, rompue à un chômage sans cesse croissant n'épargnant désormais plus aucune famille, alors qu'elle peine à s'intégrer dans une économie de marché sans pitié, elle demeure cette terre décalée de l'occident, plus émotive qu'efficace en réalité. Dans les faits, l'affaire Depardieu ne devrait être qu'une anecdote. Et pour riche que soit devenu le génial vigneron, il va de soi que son départ n'ébranlera pas le PIB du pays outre-mesure. Mais tout est dans le symbole, celui du copain qui part quand ça se complique, et à lui seul il justifie tout ce boucan. C'est là toute la particularité de la France, cette force de l'inutile essentiel...

À la fois à droite et ancrée dans ses traditions millénaires, à la fois à gauche et attachée à son histoire révolutionnaire et sociale, mais surtout en haut, parmi les nuages... Nuages de pensées, d'idéaux et de symboles, nuages de colère et d'insoumission, bien peu rentables mais combien indispensables. Cette France rêveuse qui manifeste jour et nuit et qui nous fait sourire, cette France poétique et maladroite dans le grand concert ultra-libéral planétaire, cette France en colère et en pente douce qui s'arrête un moment d'oublier qu'elle souffre pour crier en choeur qu'il y a des choses qui ne se font pas, cette France devrait peut-être nous inspirer et nous faire ralentir...

Car c'est une France rafraîchissante au fond qui nous est donné à regarder ces jours-ci. Loin du cynisme et de l'argent à tout prix, elle vient nous rappeler que le pragmatisme n'est pas une fin en soi, que si elle peine à faire sa place dans ce nouvel ordre mondial où les seuls succès sont ceux qui se comptent, c'est parce qu'effectivement il y a des choses qui ne se font pas, que le geste compte, et que parfois il faut taper du poing sur la table quand c'est nécessaire. Une invitation à se souvenir de nos valeurs, de nos principes, ceux qui ne rapportent pas tout de suite, mais qui font qu'on sera encore là demain.

Avant de souiller les couloirs d'avions, et tandis qu'Hollywood le réclamait, Depardieu venait à Montréal pour nous lire les confessions de St-Augustin dans une église mal chauffée. Il a su, à ses heures lui aussi, être un souverain improductif...

 

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