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Jeff Fillion et le temps de trop longue sécheresse

Publication: 22/06/2012 08:38

Mademoiselle Wersinger, lesbienne distinguée, fille de Beauvoir, féministe fondamentaliste considérant le moindre pénis comme une voie de fait aggravée, professeur de philosophie, sentait fort bon. J'avais 18 ans, et faute de m'émouvoir le bas ventre inutilement, elle a su, mieux que personne, m'éveiller intellectuellement.

Elle détestait ma virilité en construction, mais elle appréciait mes travaux. Grâce à ça, elle me gratifia de quelques précieuses minutes supplémentaires d'échanges de fins de cours tout au long de l'année, minutes que je ne savais pas encore déterminantes. Pirandello, Kant, Voltaire, les Grecs, l'école allemande.

- Vous écrivez bien Étienne, votre réflexion commence à se structurer, mais je ne me fais pas d'illusions, vous allez sécher, comme presque tous les autres.

- Sécher ?

- Oui, sécher. Vous n'avez de force que votre jeunesse, et rien ne m'assure aujourd'hui que vous resterez éveillé bien longtemps. Un monde de simplification vous attend. Un monde de raccourcis, un monde d'idées médiocres et pré-mâchées, un monde de petits rongeurs incultes et sans âme, atrophiés au désir du dollar, assoupis et gavés de consommation et de programmes télévisés que vous ne tarderez pas à rejoindre, malheureusement. Regardez vos parents.

La philosophe unilingue n'y allait pas par quatre chemins, et elle n'avait même jamais rencontré mes parents, la conne. Ce jour-là j'ai quitté la salle de classe, partagé entre la colère, l'admiration, et une petite homophobie passagère.

Je suis donc parti dans la vie avec cette épée de Damoclès en permanence au dessus de la tête. Sécher. Comment ne pas sécher? Mon Ayatollah du vagin m'avait laissé filer sans réponse. C'était sans doute une façon astucieuse de me maintenir en éveil.

Depuis plus de vingt ans, je lutte contre ma sécheresse annoncée en identifiant sans cesse celle qui m'entoure. Je traque la facilité, je repousse le prêt-à-penser, je lis, j'écoute et je m'épuise. Je m'épuise parce que le divertissement est tentant, parce que le raccourci nous fera toujours arriver plus vite, parce que le système qui me kidnappe 11 heures par jour, 250 jours par an, me laisse peu d'énergie pour lutter contre la bêtise et chasser le vulgaire.

Ne pas sécher.

Je ne sais pas ce qu'est devenue Mademoiselle Wersinger, mais je crois qu'elle écoute le printemps des idées avec attention. De sa retraite, je l'imagine sourire à une génération tout entière, bien que la vue de quelques zizis l'ait probablement découragé momentanément.

En début de semaine, le débonnaire Jean-François Fillion, animateur de radio sensible et raffiné de la Vieille Capitale, proposait, avec un de ses acolytes, de placer les carrés rouges dans des camps.

Pour éviter le qualificatif trop évocateur de camp de concentration, il prit la peine de préciser que le terrain serait spacieux et aéré, et que la clôture serait généreusement fournie. Écho morbide à Jean Charest, qui lui aussi veut les envoyer, loin, dans le Nord.

Il y a belle lurette que je ne me laisse plus émouvoir par Fillion et son fond de commerce odorant, d'autant plus que son vieux micro porte de moins en moins loin. Mais le mal est fait, et force est de reconnaître qu'il a mis toute une ville ou presque au diapason de son chant de haine.

Des milliers de personnes ordinaires, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, fort occupés eux aussi 11 heures par jour et 250 jours par an, qui n'avaient pas eu la chance de croiser sur leur route une mademoiselle Wersinger, et qui avaient donc malheureusement ce terrible espace à offrir : du temps de trop longue sécheresse.

 

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