LES BLOGUES

Merci

27/02/2014 01:14 EST | Actualisé 28/04/2014 05:12 EDT

Ami humain qui marchait dans mes pas ce matin, j'ai un petit mot pour toi, puisque tu n'en eus pas pour moi. Aussi long que mon ennui à la lecture d'une chronique de Bock-Côté, dont les fortes habiletés d'éloquence ne mettent en évidence que de fortes habiletés d'éloquence, l'hiver nous accable à tel point cette année que seul un élan de solidarité inédit pourra nous faire passer à travers. C'est la raison pour laquelle, empreint d'une humanité quasi héroïque, j'ai acheté l'Itinéraire et je t'ai tenu la porte, puisque je sentais ton pas glacial derrière le mien, en entrant dans l'édifice en verre dans lequel nous sommes quelques milliers à gaver, au chaud, une poignée d'actionnaires sans âme qu'il serait tentant d'humilier ici. Mais je n'enfonce mon poing dans le cul de personne sans une invitation préalable au restaurant, j'ai de l'élégance, des principes, et quelques restes d'éducation.

Ainsi, malgré mon visage de marbre craquelé et mes doigts surgelés par le dernier courant d'air assassin d'un matin sans pitié, j'ai mis mes cent quarante-cinq livres de viande durcie en opposition afin que toi, mon semblable, mon ami, mon frère, tu puisses entrer sans effort te réchauffer au plus vite. Puis j'ai entendu un léger silence. Un petit vide que je me suis bien gardé d'interpréter, partisan de la première heure du droit à la seconde chance que je suis. Et ça tombait bien puisqu'une seconde porte, aussi lourde que la première et qu'une chronique de Bock-Côté, succédait à mon effort. Il me fit plaisir de te l'offrir, elle aussi, ouverte.

En guise de reconnaissance, un chien galeux aurait au moins remué la queue. Loin de t'en demander autant, je n'ignore pas les effets du grand froid, était-il déraisonnable d'escompter le début du commencement d'un signe de merci? Tu sais, ce petit mot de cinq lettres qu'on maîtrise, assez tôt, avant même d'arrêter de se chier dessus en souriant? Évidemment, sachant que tu avais regardé V télé toute la veillée, je ne m'attendais à rien de trop articulé et j'étais même prêt à me contenter d'un rot, en autant qu'il me fut adressé comme un vague signe d'appréciation de ma naïve normalité. Mais c'est un second léger silence que tu m'offris en retour, doublé d'un regard que tu ne jugeas pas non plus pertinent de m'accorder.

C'est dommage, c'est un beau mot, merci. Tu sais quoi? Je crois même que c'est mon préféré de tous. Dommage que tu sois tombé sur celui-là. Aux cinq petites lettres que tu n'as pas jugé utile de prononcer, mimer, roter, j'en ai cinq petites autres à te proposer: Crève. De toutes façons, tu l'aurais ouverte sans moi cette porte, n'est-ce pas? Quelle était, par conséquent, ma valeur ajoutée? Oh! voilà des mots qui t'éveillent tout d'un coup! À moins qu'à force de te stimuler le nombril à l'en faire éjaculer, tu aies simplement estimé que ces portes que je te tenais t'étaient dues, comme tous les succès que tu rencontres, uniques fruits de ton mérite? Crève. Pis crève tout seul.

Peut-être que je m'emporte. Peut-être que tu étais juste préoccupé, inquiet, découragé... Un enfant malade, un patron méprisant, un dossier stressant, des dettes étouffantes, une épouse infidèle, une chronique de Bock-Côté?

Mon camelot de l'Itinéraire, celui de la station Square Victoria, tu n'as pas idée de la beauté de ses mercis. Contre trois malheureux dollars à chaque deux semaines, en plus de son magazine, il me remet des yeux, des mains, de tout son être magané de bien plus d'angoisses que toi, que moi, que tout notre ostie de building au complet peut en endurer. Une gratitude qui devrait faire crever tes silences de honte.

Je vais finir dans tes mots, des fois que tu me comprennes. Quelle était la valeur ajoutée de ces trois dollars-là? Tu as raison, elle était nulle, ou presque. Même pas de quoi apaiser un estomac pour une heure. Rien de bien efficace. Mais dans ta suffisance, dans ton nombril collant, tu as perdu de vue que dire merci n'est la consécration d'aucune transaction, le fruit d'aucun bénéfice.

Dire merci, c'est reconnaître l'existence de l'autre qui a pris la peine de reconnaître simplement la nôtre, quel que soit son effort. Si malgré toutes tes chances tu ne sais plus dire merci, si ce mot-là n'a plus de sens pour toi, si tu n'en vois plus l'utilité, oui crève, pis crève tout seul. Je ne te tiens plus la porte, je te la montre.

VOIR AUSSI SUR LE HUFFPOST

Les billets de blogue les plus lus sur le HuffPost

Retrouvez les articles du HuffPost sur notre page Facebook.



Comment connecter son compte HuffPost à Facebook pour pouvoir commenter?