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Amir, ou la chronique des petites haines ordinaires

Publication: 07/06/2012 11:00

Outre le casse-tête macabre laissé par Magnotta et les enveloppes de farine révolutionnaires éparpillées dans la ville, c'est bel et bien Amir Khadir qui a fait la manchette cette semaine. Arrêté et menotté à Québec lors d'une manifestation pacifiste mais illégale en vertu d'un règlement absurde, Amir a passé quelques heures dans l'autobus-prison du SPVQ, et bien plus à la une de nos médias. Du petit lait pour ses adversaires, d'autant plus que sa fille aussi défraiera la manchette un peu plus tard !

Adversaires politiques d'abord. Les membres du gouvernement n'ont pas manqué l'occasion de lui rentrer dedans, évoquant surtout la désobéissance civique, inacceptable à leur yeux pour un député. C'est de bonne guerre, c'est le jeu sain de la démocratie. Et notre Amir d'en rajouter trois louches, en se comparant tour à tour à Gandhi et Martin Luther King ! Il est chiant Amir ! Faut toujours qu'il en fasse trop ! Et là pour le coup, il n'y est pas allé avec le dos de ses trois louches ! Après la godasse sur le portrait de W.Bush, le voilà équipé d'une nouvelle casserole. Gueling-gueling pour longtemps.

Adversaires idéologiques maintenant. Khadir est l'emblème de la gauche au Québec, une gauche considérée comme radicale car plus facile à attaquer. Ainsi notre droite, si particulière, a décidé de l'affubler de qualificatifs qui font peur aux bourgeois : socialiste, communiste, islamiste. Les deux premiers, comme un écho vicieux et malhonnête aux heures sombres de l'URSS, de Cuba ou de la Chine, comme si la gauche y puisait ses racines sanguinolentes. On évitera soigneusement d'évoquer Mandela, Jaurès, Lévesque, Mitterrand, Lula, et même Luther King, oui. Amir c'est Staline, Marx ou Lenine, le couteau entre les dents. De bonne guerre aussi ? Mettons.

Mais islamiste ... accusation un peu curieuse pour un homme qui s'engagea auprès des étudiants iraniens contre le régime de l'Ayatollah Khomeiny. Curieuse accusation aussi pour un homme qui donne assez de liberté à sa fille au point de la ramasser plus souvent qu'à son tour dans le panier à salade.

Islamiste ? Arabe, oui par exemple, et que le raccourci est tentant ...

Adversaires politiques, adversaires idéologiques, à la mauvaise foi habile et grotesque, n'abusent pas de cette bonne guerre pour rien. Au bout de la chaine de l'excès de langage, il y a l'opinion publique. Et plus publique que jamais. De Facebook à Twitter, venez encore me parler de majorité silencieuse ! La technologie a rompu le silence, et c'est une opinion hurlante qui n'en finit plus de donner son avis, et malheureusement plus souvent qu'autrement, de déverser sa médiocrité par le confort sans courage d'injures protégées par l'écran solaire d'Internet.

Ramassé pèle-mêle sur les médias sociaux : "Amir Khadir arrêté.. Tout d'un coup j'feel pour un shistaouk". Aussi : "Qu'il retourne en Iran !!", "bin content.......méchant tawin ste tamoul là.....". Encore : "Depuis le temps qu'il essayait sans succès. Il va pouvoir jouer au Martyre maintenant, comme un bon musulman!"

Et j'en passe, des centaines, et des plus salopes.

Ces vomissures honteuses constituent autant de voies de fait que d'incitations à la haine raciale, passibles de condamnations. Mais elles sont surtout l'expression de ces petites haines ordinaires que les idéologues se gardent bien de prononcer en public, tout en s'assurant de provoquer cet écho à l'odeur du dégoût. Et s'il vous prend d'interpeler un de ces salauds en lui signifiant que ses propos sont ceux de la haine et du racisme, il criera son offense et hurlera au complot communiste du plateau.

Dommage qu'il faille le faire encore, et je crains malheureusement qu'il en soit toujours ainsi, mais il est de notre devoir d'hommes et de femmes civilisés de rappeler que le racisme n'est pas une opinion, mais que c'est un délit. Plus encore, il est un danger, et que ce danger fut et continue encore d'être mortel. Oui.

Dans les années 90, un dénommé Godwin a énoncé une loi qui porte son nom, qui dit que plus une discussion s'étire, particulièrement sur le web, plus la probabilité de l'évocation du nazisme ou d'Hitler s'approche de 1. Observation intéressante et probablement fondée en partie, mais qui porte en elle un mal pervers : la banalisation de la haine par l'évitement des récits de l'horreur du racisme. Or, ce sont bien des petites phrases anodines lancées en société, des petits dessins, des petites chroniques, multipliés à l'infini, admis et publiés dans la presse d'alors qui fertilisèrent le terreau de l'abomination nazie.

Amir, Rima et les autres aux cheveux plus foncés reçoivent chaque jour ces petites haines ordinaires, habilement orchestrées par des voies publiques que vous connaissez et que j'aurai l'élégance non fondée de ne pas nommer.

Ces petites haines ordinaires dont chaque auteur se défend avec indignation, mais qu'il répand, inconscient, comme les hontes de jadis.

 

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